Longtemps resté à l’état de potentiel inexploité, le gisement de fer de Gara Djebilet entre aujourd’hui dans une phase décisive de son histoire.
Ainsi, avec le lancement progressif de la seconde phase d’exploitation, l’achèvement du corridor ferroviaire stratégique de 950 kilomètres et la montée en puissance des capacités de transformation, ce mégaprojet minier cristallise à la fois les espoirs d’une diversification économique durable et les interrogations liées à sa rentabilité, sa complexité technique et son intégration industrielle. Ce bilan s’appuie sur les analyses fournies par Amrane Laâtoui.
Un gisement hors normes au lourd héritage historique
Situé à l’extrême sud-ouest de l’Algérie, aux confins de la frontière mauritanienne, le gisement de Gara Djebilet figure parmi les plus importants au monde. Ses réserves sont estimées à près de 3,5 milliards de tonnes, dont 1,7 milliards exploitables, avec une teneur moyenne en fer d’environ 57 %, selon les estimations détaillées par Amrane Laâtoui.
Découvert durant la période coloniale française, entre les années 1920 et 1950, le gisement faisait l’objet de premières campagnes de forage intensives confirmant son potentiel exceptionnel. Toutefois, malgré son intégration dans les plans de développement post-indépendance, il avait longtemps été mis en sommeil. Les raisons tiennent à des contraintes techniques, logistiques et économiques qui dépassaient alors les capacités du pays.
Pourquoi Gara Djebilet n’a-t-il pas été exploité plus tôt ?
Contrairement à certaines idées reçues, le non-développement du gisement ne relevait pas d’un manque de volonté politique, mais bien d’un faisceau de contraintes objectives. Selon Amrane Laâtoui, l’isolement géographique extrême du site, l’absence totale de réseau routier ou ferroviaire et la nécessité de bâtir des infrastructures énergétiques et hydriques représentaient un défi colossal pour l’Algérie post-indépendance.
Sur le plan économique, à une époque où les hydrocarbures constituaient la principale source de revenus, il était jugé plus prudent de concentrer les efforts sur ce secteur plutôt que de s’engager dans une entreprise sidérurgique aux retombées incertaines. Un obstacle technique majeur était aussi la forte teneur en phosphore du minerai, incompatibles avec les standards sidérurgiques de l’époque — un défi qui explique en grande partie le retard dans le lancement du projet.
Le verrou technologique du phosphore enfin levé
Le cœur du défi réside dans la maîtrise du phosphore, présent à hauteur de 0,8 à 1,2 %, alors que l’industrie exige un seuil inférieur à 0,1 %. Selon l’analyse d’Omrane Laâtoui, les progrès technologiques réalisés ces dernières décennies, notamment en Chine, ont profondément changé la donne.
Aujourd’hui, des combinaisons de techniques — traitement par flottation, grillage magnétique, procédés avancés de fusion et de traitement du laitier — permettent une réduction du phosphore supérieure à 90 %, tout en préservant la compétitivité. Le schéma retenu pour Gara Djebilet repose sur une préconcentration du minerai sur site, suivie d’un traitement métallurgique final dans des complexes intégrés, notamment à Bellara.
Une montée en puissance industrielle progressive mais structurante
Le lancement officiel du projet, marqué par la pose de la première pierre de l’usine de traitement primaire, s’inscrit dans une stratégie graduelle. Après une phase initiale en deçà des objectifs annoncés, les prévisions tablent sur une capacité d’extraction pouvant atteindre 40 à 50 millions de tonnes de minerai par an d’ici 2026–2040, comme l’indique Laâtoui.
L’achèvement du chemin de fer minier Gara Djebilet–Béchar est une avancée stratégique. Loin d’être un simple coût, cette infrastructure représente un investissement structurant, facilitant également l’accès de l’Algérie aux marchés de l’Afrique de l’Ouest.
De 50 millions de tonnes extraites à 33 millions commercialisables
Les données analysées par Omrane Laâtoui rappellent qu’extraire 50 millions de tonnes de minerai ne signifie pas produire 50 millions de tonnes vendables. Après concassage, enrichissement et déphosphoration, le rendement réel est estimé entre 70 % et 85 %.
Ainsi, l’exploitation maximale prévue devrait produire environ 33 millions de tonnes de concentrés de fer à 65 % Fe — un volume déjà conséquent sur le marché mondial, avec des recettes potentielles annuelles entre 3,5 et 4,5 milliards de dollars.
Trois scénarios économiques, une ambition industrielle claire
À court terme, l’exportation des concentrés apparaît comme la voie la plus réaliste. À moyen terme, l’objectif stratégique national est le développement de l’industrialisation locale, en particulier la production de fer réduit direct (DRI), en s’appuyant sur les avantages énergétiques du gaz naturel algérien.
Cela pourrait générer jusqu’à 7,7 milliards de dollars par an selon Laâtoui.Le scénario le plus ambitieux demeure l’intégration complète dans l’industrie sidérurgique, avec une capacité de produire environ 21 millions de tonnes d’acier par an, ce qui propulserait l’Algérie vers une place significative dans ce secteur à l’échelle mondiale.
Un projet de souveraineté, tourné vers les générations futures
Au-delà des aspects économiques, l’enjeu de Gara Djebilet est aussi stratégique et sociétal. Selon l’analyste, ce projet est porteur d’un effet structurant pour l’économie nationale : création d’emplois, réduction des importations de matières premières, stimulation des industries en aval (sidérurgie, mécanique, carrosserie, électroménager) et enrichissement du tissu industriel national. L’utilisation de gaz naturel comme principal vecteur énergétique, avec la possibilité d’intégrer à terme des énergies renouvelables, confère une attractivité supplémentaire aux produits dérivés du minerai algérien.
Un pari exigeant mais structurant
Le projet de Gara Djebilet n’est ni une chimère ni une course effrénée vers la croissance. C’est un chantier de longue haleine, qui implique une forte coordination entre les acteurs publics, privés, industriels et académiques. Comme l’a souligné Omrane Laâtoui, sa réussite ne se mesurera pas seulement en tonnes ou en milliards, mais aussi en capacité à bâtir une industrie capable de durer et de transmettre un héritage aux futures générations.
