Après un exil artistique qui aura duré plus de deux décennies, l’icône absolue du cinéma algérien s’apprête à signer son grand retour.
Avec le projet « Ana Berri Ouine », Athmane Ariouat rompt un silence pesant et promet de rendre au septième art national ses lettres de noblesse.
Une légende vivante du cinéma algérien
En effet, l’information a fait l’effet d’une décharge électrique dans le paysage culturel : le nom d’Athmane Ariouat figure officiellement sur la liste des bénéficiaires des aides publiques du ministère de la Culture et des Arts. Son nouveau long-métrage, intitulé « Ana Berri Ouine » sera produit par la société Fajr Film. Pour le public, ce n’est pas seulement une annonce de tournage, c’est la fin d’une attente quasi mystique pour celui qui incarne, à lui seul, l’âge d’or de la comédie satirique algérienne.
Un parcours entre Histoire et Satire
Né en 1948 à M’doukal, dans les Aurès, Ariouat n’est pas un simple acteur ; il est un miroir social. S’il a exercé comme professeur de français dans une autre vie, c’est pourtant en s’emparant de la langue populaire qu’il a bâti sa légende. Maniant le dialecte algérien avec une virtuosité unique, il a transformé son accent aurésien en une véritable signature artistique.
Sa filmographie est une fresque de la psyché algérienne :
● La stature historique : Dans Cheikh Bouamama, il impose une présence impériale.
● L’humour populaire : Avec Le Taxi El Makhfi, il conquiert définitivement les foyers.
● Le génie politique : À travers le personnage de « Si Makhlouf El Bombardi » dans Carnaval fi Dachra, il signe un chef-d’œuvre de dérision, disséquant avec une ironie mordante les travers de la bureaucratie et de l’ambition politique.
Le prix de la liberté
Si l’absence d’Ariouat a été si longue, c’est qu’elle fut le prix de son intégrité. Le sort de son film Chronique des années de pub, resté dans les cartons en raison de désaccords avec la censure, témoigne de son refus de tout compromis artistique.
Ce film, que l’acteur considérait comme son œuvre majeure, a été stoppé net par les autorités sous l’ère d’Abdelaziz Bouteflika.
● Le motif politique : Le scénario parodiait avec une acidité extrême les coulisses des campagnes électorales et l’hypocrisie du système politique. Jugé trop subversif, le film a été interdit de diffusion.
● Le blocage financier : Le gel des financements a laissé le projet inachevé pendant plus de vingt ans, provoquant une immense frustration chez l’artiste.
Au-delà de la censure d’un film, c’est l’homme lui-même qui a été marginalisé. Durant deux décennies, Ariouat a fait l’objet d’une « liste noire » non officielle :
● L’exclusion médiatique : Il a été délibérément écarté des productions de la télévision publique et des grands événements culturels.
● Le refus du compromis : Connu pour son caractère entier, il a toujours refusé de jouer dans des productions médiocres ou purement commerciales pour « rester visible ». Il a préféré le silence à la déchéance artistique.
En 2020, la médaille de l’Ordre du Mérite National venait rappeler que, même loin des caméras, sa place restait centrale dans le cœur de la nation.
Un événement national
Aujourd’hui, l’attente est à la mesure de la légende. Le titre de son nouveau projet, « Ana Berri Ouine », résonne déjà comme une interrogation philosophique sur l’évolution de la société qu’il a tant aimée caricaturer. Le public n’attend pas seulement un film ; il attend de retrouver ce rire intelligent, cette satire fine qui, seule, sait dire les vérités les plus dures avec le sourire du sage. Ariouat revient, et avec lui, c’est tout un pan de l’identité cinématographique algérienne qui reprend vie.
