Par Dr Lakhdar Amokrane, président de Jil Jadid
L’accueil fastueux réservé à la directrice générale du Fonds monétaire international ( FMI), Kristalina Georgieva, ainsi que la jubilation affichée par l’Agence de presse officielle (APS), et de la majorité des médias publics et privés, à la suite de ses déclarations élogieuses sur l’économie algérienne, soulèvent une interrogation politique majeure : comment expliquer un tel revirement de discours en l’espace d’une seule année ?
Il n’y a pas si longtemps, les mêmes canaux officiels, les mêmes responsables et les mêmes relais médiatiques accusent le FMI de produire des données « manipulées », « biaisées » et « hostiles à l’Algérie ».
Ambivalence
Toute analyse critique de la situation économique nationale était alors systématiquement rejetée comme une tentative d’ingérence ou de déstabilisation. Aujourd’hui, ces mêmes chiffres, lorsqu’ils deviennent politiquement commodes, sont brandis comme preuve de succès et de « bases déjà solides » de l’économie nationale.
Le FMI n’a pourtant pas changé. Ses méthodes non plus. Ce qui a changé, c’est l’usage politique qui est fait de son discours. Cette ambivalence révèle une réalité dérangeante : le pouvoir ne s’inscrit pas dans une vision économique cohérente et assumée, mais dans une logique de communication opportuniste, où l’institution internationale est tantôt diabolisée, tantôt célébrée, selon les besoins du moment.
Entre formules et réalité
Car derrière les formules rassurantes sur l’investissement, la numérisation ou les exportations hors hydrocarbures, la réalité socio-économique du pays est vécue quotidiennement par les citoyens, et elle est autrement plus complexe :
- – pouvoir d’achat en érosion,
- – chômage persistant, notamment chez les jeunes diplômés,
- – économie encore largement dépendante des hydrocarbures,
- – climat des affaires fragilisé par l’instabilité réglementaire et le manque de confiance,
- – services publics sous tension.
Ces réalités ne peuvent être effacées par des communiqués triomphalistes ni par des mises en scène protocolaires. Elles ne peuvent surtout pas être durablement cachées à une population qui en subit directement les conséquences.
Nécessité d’un débat économique
Le vrai problème n’est pas ce que dit le FMI aujourd’hui. Le vrai problème est l’absence de vérité et de constance dans le discours officiel.
Un État sérieux ne peut pas, d’une année à l’autre, dénoncer une institution internationale comme ennemie du pays, puis s’en féliciter comme d’un label de crédibilité économique, sans jamais s’expliquer devant l’opinion publique.
L’Algérie a besoin d’un débat économique honnête, transparent et responsable. Elle a besoin d’institutions fortes, de politiques publiques évaluables, et surtout d’un discours politique qui respecte l’intelligence des citoyens. C’est à cette condition seulement que les bases de l’économie algérienne pourront devenir réellement solides — non pas dans les communiqués, mais dans la vie réelle des Algériens.
Un satisfecit et des interrogations
Dès lors, plusieurs questions légitimes se posent et appellent des réponses claires :
Pourquoi le FMI était-il présenté, il y a encore un an, comme une institution aux chiffres « manipulés » et aux analyses « hostiles à l’Algérie », alors qu’il devient aujourd’hui une référence célébrée par les plus hautes autorités et l’APS ?
Qu’est-ce qui a réellement changé dans l’économie nationale entre hier et aujourd’hui : les fondamentaux économiques ou simplement le discours officiel ?
Sur quelles bases concrètes repose cette satisfaction affichée, alors que la majorité des Algériens continue de faire face à la cherté de la vie, au manque d’opportunités et à l’incertitude économique ?
Comment parler de promotion de l’investissement quand l’instabilité réglementaire, le manque de visibilité et la défiance institutionnelle continuent de freiner les initiatives nationales et étrangères ?
Comment évoquer des exportations hors hydrocarbures comme levier stratégique, sans présenter de bilan chiffré clair, durable et vérifiable sur leur impact réel sur l’économie et l’emploi ?
Enfin, quand le pouvoir assumera-t-il un discours de vérité, constant et responsable, au lieu d’alterner entre déni, autosatisfaction et instrumentalisation des institutions internationales ?
Ces questions ne relèvent ni de la polémique ni de l’hostilité systématique. Elles relèvent du devoir politique de transparence et du respect dû aux citoyens, qui ne peuvent plus être conviés à applaudir un discours officiel en contradiction flagrante avec leur vécu quotidien.
