Face aux feux de forêt qui ravagent le pays, le président de Jil Jadid, le Dr Lakhdar Amokrane, livre une analyse sans concession : si l’urgence du terrain et la reddition des comptes restent primordiales, l’instrumentalisation politique et la surenchère sur les réseaux sociaux ne font qu’aggraver le drame.
Un appel pressant à passer d’une gestion de crise réactive à une véritable culture de prévention, sans céder aux incendies numériques qui sapent la cohésion nationale.
Chaque fois que des incendies se déclarent dans notre pays, ce ne sont pas seulement les arbres et les forêts qui partent en fumée. Ils révèlent également la fragilité de certains dispositifs et ravivent les interrogations sur le niveau de préparation de l’État, l’efficacité de la prévention, la rapidité des interventions et notre capacité collective à protéger les personnes et notre patrimoine naturel.
Mais plus dangereux encore que le feu qui ravage les forêts, il y a le risque de voir cette tragédie devenir le combustible d’un autre incendie, allumé sur les réseaux sociaux : celui de la rumeur, de la suspicion, de l’accusation, de l’incitation, de l’échange de reproches et de l’exploitation de la peur et de la colère des citoyens à des fins politiques ou pour satisfaire des intérêts personnels.
Celui que son rôle n’a pas aidé à éteindre les incendies sur le terrain ne devrait pas chercher à les allumer sur les réseaux et les plateformes numériques.
Il ne s’agit nullement d’appeler au silence, ni de réduire les libertés d’expression. Bien au contraire. Il est du devoir des citoyens, des médias et des partis politiques de poser les questions, d’exiger des comptes et de critiquer l’action des responsables lorsqu’il existe des dysfonctionnements ou des manquements.
Mais la critique est une chose ; attiser la discorde en est une autre.
« Le feu n’attend pas nos communiqués. » Lorsque les forêts brûlent, l’État et la société n’ont pas le luxe de s’enfermer dans les querelles politiques. Il y a des familles menacées, des villages qui ont besoin d’être protégés, des citoyens qui risquent leur vie, des agents de la Protection civile, des militaires, des forestiers et des bénévoles engagés sur le terrain, ainsi qu’un patrimoine naturel qu’il faut sauver.
Dans ces moments, les priorités doivent être claires : sauver les vies d’abord, maîtriser les incendies ensuite, protéger les biens et le patrimoine forestier en troisième lieu, puis ouvrir les enquêtes et établir les responsabilités.
Transformer chaque incendie, dès ses premières heures, en instrument de surenchère politique ou en tribune destinée à distribuer les accusations ne sert ni les victimes ni les équipes d’intervention. Cela peut, au contraire, accroître la confusion parmi les citoyens, provoquer la panique et compliquer la mission des autorités et des équipes mobilisées sur le terrain.
« La solidarité ne signifie pas renoncer à la reddition des comptes. » Pour autant, l’argument selon lequel « la situation est sensitive » ne peut devenir un prétexte pour fermer la porte aux interrogations. À Jil Jadid, nous sommes convaincus qu’un État fort n’est pas celui qui dissimule ses échecs, mais celui qui possède le courage de les reconnaître, de les corriger et d’en tirer les leçons.
C’est pourquoi, une fois les incendies maîtrisés, des questions précises devront être posées : Le dispositif de prévention était-il réellement opérationnel ? Les pistes forestières avaient-elles été entretenues ? Les points d’eau aménagés ? Les zones forestières suffisamment surveillées ? Les moyens d’intervention et de secours étaient-ils disponibles en quantité suffisante ? La coordination entre les différents services a-t-elle été efficace ? Avons-nous réellement tiré les leçons des incendies des années précédentes ? Et surtout, disposons-nous d’une véritable stratégie nationale face à un phénomène qui se répète, au lieu de nous contenter, année après année, de gérer la crise une fois qu’elle est déjà là ? Ces questions ne constituent pas une remise en cause de l’État. Elles relèvent au contraire de la responsabilité de l’État envers le citoyen.
« Nous ne voulons pas d’un État qui arrive après le déclenchement de l’incendie. » Le problème ne réside pas uniquement dans la capacité de l’État à éteindre un incendie, mais dans sa capacité à empêcher qu’il ne se transforme en catastrophe. La gouvernance moderne des crises ne commence pas lorsque le feu prend naissance. Elle commence des mois et des années auparavant : par la planification, la prévention, la préparation, l’alerte précoce, la formation des ressources humaines, la disponibilité des équipements, la clarification des responsabilités, les exercices et les simulations, puis l’évaluation des performances après chaque crise.
Attendre la catastrophe pour rechercher les moyens, donner des instructions, installer des commissions d’enquête et faire des promesses signifie que nous continuons à gérer les crises dans une logique de réaction plutôt que d’anticipation. L’Algérie doit aujourd’hui passer de la culture de « l’extinction du feu » à celle de « la prévention de l’incendie et de la gestion des risques ».
« Les feux de forêt ne doivent pas devenir des feux sociaux. » Une autre responsabilité nous incombe à tous. À une époque où l’information circule en quelques secondes, une ancienne photographie, une vidéo provenant d’un autre pays, une information non vérifiée ou une rumeur d’origine inconnue peuvent, en quelques minutes, devenir une « vérité » relayée par des milliers de personnes. Le citoyen devient alors lui-même un acteur de la gestion de la crise.
Ne partagez pas ce dont vous n’êtes pas certains. Ne transformez pas une rumeur en information. N’exploitez pas la peur des citoyens. Ne faites pas de la souffrance des populations un instrument destiné à attiser la colère et la haine. En période de crise, une parole peut parfois être plus dangereuse que le feu lui-même.
« L’opposition est elle aussi responsable. » Depuis notre position au sein de Jil Jadid, nous affirmons que l’opposition politique ne signifie pas se réjouir des crises que traverse le pays. Nous nous opposons aux politiques lorsque nous les estimons erronées. Nous critiquons l’action des responsables lorsque nous constatons des insuffisances. Nous exigeons la transparence et la reddition des comptes lorsque les circonstances l’imposent.
Mais, dans le même temps, nous refusons que l’opposition se réduise à alimenter la colère populaire ou à exploiter politiquement les drames vécus par nos concitoyens. Une opposition responsable est celle qui dit au gouvernement : nous sommes là pour vous contrôler, nous ne nous tairons pas face aux manquements, mais nous sommes également prêts à contribuer à la protection du citoyen lorsque le pays traverse une crise. Car l’Algérie est plus grande que le gouvernement et l’opposition, plus grande que les partis et les personnes.
« Nous devons éteindre le feu, mais aussi éteindre les causes du feu. »
Le véritable défi auquel l’Algérie est confrontée n’est pas seulement de savoir comment éteindre les incendies lorsqu’ils se déclarent, mais comment construire un État qui n’attend pas la catastrophe pour agir.
Nous avons besoin d’une politique nationale permanente de protection des forêts, d’une véritable gestion des risques et des catastrophes, de moyens modernes de surveillance et d’alerte précoce, d’une meilleure valorisation du rôle des collectivités locales, d’une implication des populations dans la prévention et de sanctions contre toute personne dont l’implication volontaire dans le déclenchement d’incendies serait établie, quels que soient son statut ou ses motivations.
Dans le même temps, nous avons besoin d’une véritable responsabilité politique et éthique dans l’espace numérique. Car une forêt détruite peut être reboisée, et un dommage matériel peut être réparé ou indemnisé. Mais lorsque la confiance entre le citoyen et l’État brûle, lorsque les plateformes numériques deviennent des espaces de haine, de suspicion et d’incitation, reconstruire cette confiance devient infiniment plus difficile.
C’est pourquoi nous le disons clairement : Éteignez les feux de forêt, mais n’allumez pas les feux de la société. Et celui que sa position ou son rôle n’a pas aidé à éteindre le feu sur le terrain devrait, à tout le moins, consacrer son énergie à ne pas l’attiser sur les réseaux et les plateformes numériques.
Car l’Algérie n’a aujourd’hui besoin de personne pour ajouter du feu au feu. Elle a besoin de femmes et d’hommes capables d’éteindre les incendies, d’empêcher leur répétition et de construire un État qui anticipe les catastrophes au lieu de se contenter de les gérer une fois qu’elles se sont produites.
Dr Lakhdar Amokrane Président de Jil Jadid
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