L’établissement public de santé de proximité de Bouira, en collaboration avec la Société algérienne de recherche en psychologie (SARP), vient d’organiser une journée d’études relative aux violences faites aux enfants.
L’événement a eu lieu ce dimanche 15 février 2026 au Centre des loisirs scientifiques Djaâfer Sidhoum de Bouira, où un panel de spécialistes en psychologie, s’est penché sur un phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur en Algérie.
Ainsi, outre des interventions concernant la violence corporelle et mentale infligées aux enfants, cette journée était l’occasion pour aborder des questions sensibles, voire littéralement tabous dans la société algérienne, à savoir les agressions sexuelles sur les enfants et plus particulièrement l’inceste.
Le Pr Bouatta dénonce une « chape de plomb » autour de l’inceste
En effet, le Pr en psychologie et présidente de la Sarp, Mme Cheffa Bouatta, s’est désolée que ce phénomène alarmant soit encore tenu sous silence en Algérie, notamment auprès des pouvoirs publics. « Honnêtement, je ne sais pas et je ne comprends pas pourquoi on veut étouffer, voire nier l’existence de ce phénomène en Algérie », s’est-elle interrogée. Et d’enchaîner : « chacun de nous sait parfaitement que les cas d’inceste se multiplient, mais quand on se met à rechercher les chiffres, ils sont purement inexistants. C’est à la fois malheureux et inquiétant », a-t-elle déploré. Selon elle, il existe une véritable « chape de plomb » qui entoure ce phénomène en Algérie. « On aura beau mettre toutes les chapes de plomb que l’on souhaite, on ne peut continuer dans la négociation d’une réalité qui existe. C’est invraisemblable ».
Des chiffres volontairement cachés
Dans ce sens, le Pr Bouatta évoquera sa propre quête de données viables concernant les cas d’attouchements sexuels sur mineures, ou les relations incestueuses et son constat est des plus effarants. « En ma qualité de spécialiste, je n’ai pas une idée prise de l’ampleur du phénomène en Algérie, pourtant c’est un problème de santé publique. Nous avons frappé à toutes les portes pour avoir des statistiques. Toutes les portes étaient irrémédiablement fermées devant moi ».
Pour l’intervenante, l’inceste est une « transgression majeure de l’affiliation et de la structuration familiale. L’inceste brouille les générations et détruit la fonction de l’interdit, tout en entraînant un chaos identitaire ». Enfin, la présidente de la SARP souligne que le déni et le silence aggravent la situation.
Un idéal éducatif devenu source de pression
Par ailleurs, le Pr Meriem Marouf, psychologue clinicienne, a mis en lumière les dérives d’un système éducatif fondé sur la quête excessive de performance scolaire, ce qui pousse certains élèves à songer à la fugue, voire littéralement au suicide, lors de la période de la remise des bulletins scolaires.
Ainsi, cette intervenante a rappelé que la réussite scolaire a toujours occupé une place centrale dans les sociétés. Les bonnes notes, perçues comme un symbole de valorisation et de réussite sociale, constituent depuis longtemps une fierté pour les familles.
Toutefois, a-t-elle souligné, cette aspiration légitime des parents à voir leurs enfants poursuivre des études supérieures a progressivement pris une ampleur démesurée. « Les exigences sont devenues très élevées. Certains parents réclament la perfection », a-t-elle expliqué, évoquant des cas d’enfants obtenant des moyennes de 16 ou 17 sur 20 sans parvenir à satisfaire leurs parents, en quête d’excellence absolue.
L’école, un rythme effréné
En outre, l’intervenante a pointé du doigt la pression exercée par le système scolaire lui-même. Les journées s’étendent de 8h à 16h30, souvent prolongées par des cours supplémentaires. Les week-ends, loin d’être des moments de repos, sont fréquemment consacrés à d’autres activités encadrées. « Les enfants ont pratiquement un programme de ministre », a-t-elle illustré, décrivant un emploi du temps saturé qui laisse peu de place au jeu, au repos ou à la spontanéité. Selon elle, cette surcharge compromet l’épanouissement psychologique et prive l’enfant de son droit fondamental à vivre pleinement son enfance.
Violence et hyperactivité : des signaux d’alerte
En outre, cette pression constante peut générer des troubles du comportement. L’enfant, confronté à une exigence permanente de performance, peut exprimer son mal-être à travers l’agitation ou des comportements violents.« On parle d’hyperactivité, mais s’est-on réellement demandé d’où vient cette agitation ? » a interrogé la psychologue. Pour elle, l’augmentation des comportements violents dans la société invite à une réflexion plus profonde sur les causes structurelles et environnementales.
Remise en question collective
Sans se prononcer catégoriquement sur un éventuel échec du système éducatif, Meriem Marouf a insisté sur la nécessité de poser les bonnes questions. Comprendre ce qui entoure l’enfant et analyser les dynamiques sociales en jeu constituent, selon elle, la première étape vers des solutions durables. Ainsi, la réponse ne peut être sectorielle. Ni l’école, ni la famille, ni les institutions de santé ne peuvent agir seules. « La solution réside dans un travail collectif », a-t-elle affirmé, appelant à une mobilisation coordonnée de l’ensemble des acteurs de la société.
Redéfinir la réussite : au-delà des notes
Enfin, l’intervenante a invité à repenser la notion même de réussite. Celle-ci ne saurait se limiter aux performances académiques. Elle englobe l’épanouissement personnel, la sécurité affective et la capacité de l’enfant à se sentir compris et soutenu. « La réussite, c’est l’épanouissement de l’enfant », a-t-elle conclu, plaidant pour une approche centrée sur les aspirations et les besoins réels de chaque enfant. Car, selon elle, c’est en garantissant un environnement sécurisant et bienveillant que la société permettra aux jeunes générations de s’épanouir pleinement et de réussir dans tous les domaines de la vie.
