Au cœur du désert d’Illizi, à la frontière algéro-libyenne, se joue une partie énergétique d’une importance capitale pour l’Algérie.
Ainsi, les champs gaziers de Rhourde Rar (RAR) et d’Al-Wafa, reliés par la même formation géologique du bassin de Ghadamès, représentent bien plus qu’un simple gisement partagé : ils constituent un levier stratégique pour les ambitions exportatrices de Sonatrach et un modèle potentiel de coopération régionale.
RAR : un pilier incontournable de la production gazière algérienne
Découvert en 1980 dans la wilaya d’Illizi, le RAR s’impose comme l’un des plus anciens et des plus productifs gisements gaziers d’Algérie. Ses réserves estimées à 132 milliards de m³ — soit 4,6 billions de pieds cubes — en font un actif de premier rang dans le portefeuille de Sonatrach, qui en assure l’exploitation exclusive.
Depuis le milieu des années 1980, le champ a fait l’objet de plusieurs vagues d’extension. La plus significative remonte à 2017, lorsque Sonatrach a lancé un programme de modernisation en partenariat avec Petrofac et Bonatti pour un investissement de 493 millions de dollars. L’objectif : construire de nouvelles installations de séparation et de compression du gaz pour accroître sensiblement les capacités de production.
Résultat : en 2022, RAR produisait environ 724 millions de pieds cubes de gaz par jour, soit près de 5 % de la production nationale totale. Selon les projections de l’Unité de recherche énergétique, le champ devrait rester en exploitation jusqu’au milieu des années 2040, soutenu par les programmes continus de développement du bassin d’Illizi.
En août 2022, Sonatrach a franchi une nouvelle étape en confiant à Petrofac un contrat de modernisation des installations de traitement, intégrant des technologies de réduction des émissions carbone — un signal clair de la volonté algérienne d’inscrire son industrie gazière dans une trajectoire de transition énergétique.
Un réservoir transfrontalier, une équation géopolitique
Ce qui confère à RAR une dimension stratégique particulière, c’est sa connexion souterraine avec le champ libyen d’Al-Wafa. Des études techniques américaines réalisées en 2006 par la société DeGolyer & MacNaughton ont établi que les deux champs appartiennent au même réservoir géologique, s’étendant de part et d’autre de la frontière dans le bassin de Ghadamès — un bassin qui couvre quelque 390 000 km² entre la Libye, l’Algérie et la Tunisie, avec des réserves estimées à 3,5 milliards de barils de pétrole et 50 billions de pieds cubes de gaz.
Cette réalité géologique impose une évidence : toute exploitation non coordonnée de ces gisements communs comporte un risque de sous-optimisation des réserves, voire de contentieux entre les deux pays. C’est précisément ce qu’ont cherché à éviter les deux parties en signant, en janvier 2018, un accord-cadre entre Sonatrach et la National Oil Corporation (NOC) libyenne. Cet accord a permis à l’Algérie d’augmenter la production de RAR de 16 à 24,7 millions de m³ de gaz par jour, grâce à des investissements avoisinant 545 millions de dollars. Une progression notable qui illustre le bénéfice concret d’une gestion concertée des ressources partagées.
Al-Wafa, le pendant libyen : potentiel intact, développement freiné
Du côté libyen, le champ d’Al-Wafa est situé à environ 540 km au sud-ouest de Tripoli, dans la concession NC-A16. Il est opéré par Mellitah Oil & Gas, coentreprise entre la NOC et l’italien Eni. Le gisement compte 37 puits et produit environ 37 000 barils de pétrole par jour, auxquels s’ajoutent 22 000 barils équivalent pétrole sous forme de gaz, acheminés vers la côte via le gazoduc Greenstream (520 km, capacité de 8 milliards de m³/an).
Malgré ces chiffres, Al-Wafa reste nettement sous-développé par rapport à son homologue algérien. Les années d’instabilité politique libyenne depuis 2011 ont paralysé les opérations de maintenance et d’extension, laissant un potentiel considérable inexploité.
C’est là que réside l’une des opportunités majeures pour l’Algérie : en s’impliquant davantage dans la gestion coordonnée du réservoir commun, Sonatrach peut non seulement sécuriser et optimiser sa propre production à RAR, mais aussi se positionner comme partenaire incontournable de la reconstruction du secteur gazier libyen.
Un enjeu capital dans le contexte de la demande européenne
La dimension stratégique de ces gisements dépasse largement le cadre bilatéral algéro-libyen. Dans un contexte marqué par la hausse de la demande européenne en gaz africain — accélérée depuis 2022 par le recul des approvisionnements russes — la zone frontalière Illizi-Ghadamès émerge comme un futur pôle énergétique majeur.
Pour l’Algérie, dont les revenus gaziers représentent une part décisive des recettes de l’État, la valorisation optimale de RAR et la coopération avec la Libye sur les réservoirs communs s’inscrivent directement dans la stratégie nationale d’augmentation des capacités d’exportation. Une gestion concertée, fondée sur des mécanismes transparents de partage de la production et de suivi des réserves, pourrait en outre servir de modèle régional de gouvernance des ressources transfrontalières en Afrique du Nord.
L’accord de 2018 entre Sonatrach et la NOC n’est ainsi qu’un premier pas. L’enjeu véritable est de transformer cette coopération naissante en partenariat durable, capable de maximiser la valeur des richesses communes au bénéfice des deux pays — et de faire du bassin de Ghadamès l’un des épicentres gaziers du continent africain.
