L’Algérie est à la croisée des chemins administratifs. Alors que le gouvernement cherche un nouveau souffle pour son organisation territoriale, une proposition parlementaire vient bousculer les traditions : supprimer les daïras, ces échelons intermédiaires nichés entre communes et wilayas, pour financer la naissance de nouvelles wilayas.
Simple coup de rabot comptable pour les uns, démantèlement irresponsable d’un équilibre fragile pour les autres — le projet divise, interpelle et force une question que l’Algérie ne peut plus esquiver : à quoi ressemblera l’administration de demain, et à quel prix sommes-nous prêts à la construire ?
Ce que proposent les députés
En effet, l’argumentaire des partisans de cette suppression repose sur une logique comptable et démocratique. Selon eux, les budgets actuellement consacrés au fonctionnement des daïras — charges locatives, véhicules de fonction, logements de responsables — représentent des ressources qui pourraient être mobilisées pour financer la naissance de nouvelles wilayas, dans le cadre d’une restructuration territoriale plus ambitieuse.
Sur le plan humain, le personnel en poste dans les services des daïras ne serait pas laissé pour compte : il serait simplement redéployé vers ces nouvelles entités administratives. « Nous proposons de supprimer les services de la daïra afin de réaffecter aussi bien les budgets que les cadres et ressources humaines vers les nouvelles wilayas », explique-t-on du côté des initiateurs du projet.
L’argument démocratique n’est pas en reste. Aujourd’hui, le chef de daïra — un fonctionnaire nommé — exerce notamment un contrôle sur les délibérations des assemblées populaires communales (APC). Or, cette mission de supervision légale pourrait, selon les défenseurs de la réforme, être assurée par des agents rattachés aux directions de l’administration locale, sans nécessiter tout un appareil institutionnel. Surtout, transférer ces prérogatives vers les maires élus renforcerait, disent-ils, la démocratie locale et l’autonomie des collectivités dans la définition de leurs priorités.
Sur le plan juridique, la suppression est techniquement réalisable. La daïra n’est pas une collectivité locale constitutionnellement reconnue — seules la commune et la wilaya bénéficient de ce statut. Elle n’est qu’un échelon administratif déconcentré, dépourvu de personnalité morale propre. Sa disparition ne nécessiterait donc pas de révision constitutionnelle, mais simplement des amendements aux lois sur la commune et la wilaya, avec redistribution des compétences entre maires et walis.
Les risques que personne ne veut voir
Pourtant, la réforme ne fait pas l’unanimité, et ses opposants avancent des arguments qui méritent d’être entendus. Le premier est d’ordre pratique.
Dans les wilayas à forte densité démographique et géographique — Sétif, Oran, Tlemcen par exemple— un wali se retrouverait à gérer en direct des dizaines de communes, avec tout ce que cela implique en termes de charge administrative, de délais de traitement et de risque d’engorgement institutionnel. La daïra joue aujourd’hui un rôle de filtre et de relais : la supprimer sans alternative solide, c’est risquer de déplacer le problème plutôt que de le résoudre.
Le second risque concerne les communes rurales et enclavées. Nombre d’entre elles ne disposent pas, à ce jour, des ressources humaines qualifiées ni des infrastructures numériques nécessaires pour assumer seules la gestion de dossiers sensibles — permis de construire, logements sociaux, état civil complexe — qui relevaient jusqu’ici de la daïra. Promettre une « administration électronique » comme solution de remplacement est séduisant sur le papier ; dans les zones sans connexion haut débit fiable et sans cadres formés au numérique, cela reste un vœu pieux.
Il y a enfin une dimension sécuritaire et sociale que l’on passe trop facilement sous silence. Dans les régions éloignées, la daïra n’est pas seulement un bureau administratif : elle est souvent le seul représentant de l’État visible, accessible, capable de coordonner les services publics locaux et d’assurer une présence institutionnelle au quotidien.
Son effacement sans filet de remplacement numérique robuste pourrait creuser un sentiment d’abandon chez des populations déjà fragilisées par l’isolement.
Certains observateurs vont plus loin et remettent en question la prémisse même du débat : la daïra ne dispose pas d’un budget autonome significatif. Ses agents sont rémunérés dans le cadre de la masse salariale globale de l’administration. Alors, quel « déficit » cherche-t-on réellement à combler en la supprimant ? L’économie réelle risque d’être bien inférieure aux promesses — et la désorganisation administrative, bien supérieure aux calculs.
Une réforme nécessaire, mais à quel prix ?
La suppression de cet échelon intermédiaire est une piste légitime, à condition de ne pas confondre vitesse et précipitation. Une réforme territoriale réussie exige une feuille de route claire : déploiement préalable de plateformes numériques opérationnelles, formation des agents communaux, renforcement des capacités des APC avant tout transfert de compétences, et mécanismes de contrôle alternatifs qui ne laissent pas les délibérations locales sans garde-fou.
Faute de ces conditions, supprimer la daïra pourrait bien ressembler à retirer un pilier d’un édifice fragile en espérant qu’il tienne debout — et découvrir trop tard que le vide laissé coûte infiniment plus cher que ce qu’on croyait avoir économisé.
Quoi qu’il en soit le gouvernement algérien n’a pas encore officiellement évoqué ou commenté la proposition. Le dossier reste ouvert, et le débat parlementaire promet d’être vif lors des prochaines sessions consacrées à la réforme de l’organisation territoriale.
