Invisibles la nuit, colossaux à l’impact — les camélidés en liberté sur les axes sahariens continuent de tuer en silence. Témoignages et conseils de prudence.
Chaque année, des dizaines de collisions impliquant des dromadaires en liberté sont signalées sur les routes du Grand Sud algérien.
Un phénomène aussi vieux que la Transsaharienne elle-même, mais qui reste insuffisamment documenté et encore trop peu pris en charge par les autorités compétentes. Routiers, chauffeurs de bus, voyageurs : tous connaissent ce risque. Beaucoup l’ont frôlé de près.
La nuit saharienne, terrain de tous les dangers
Le problème est structurel. Les dromadaires, comme les ânes errants qui leur font parfois compagnie, appartiennent au paysage saharien au même titre que les dunes et les regs. Mais cette cohabitation ancestrale avec la route bitumée se révèle meurtrière dès que le soleil disparaît.
La raison est simple : la couleur fauve du pelage de ces animaux se fond naturellement dans l’obscurité et dans la teinte du bitume désertique. À grande vitesse, sur une route rectiligne sans éclairage, un dromadaire immobile devient quasiment invisible à l’œil nu — jusqu’au moment où il est trop tard pour réagir.
Ce risque est particulièrement élevé sur deux axes stratégiques du pays :
- La RN1, entre Ghardaïa et El Ménéa (270 km), artère vitale de la Transsaharienne ;
- La RN49, entre Ghardaïa et Ouargla (200 km), fréquentée par d’importants flux de poids lourds.
Mais le danger ne se limite pas à ces deux routes. L’ensemble du réseau routier saharien est concerné, des pistes du Tassili aux axes reliant Tamanrasset, Adrar ou Illizi.
Un choc qui ne pardonne pas
Pesant entre 500 et 600 kg pour une hauteur avoisinant les deux mètres (bosse comprise), le dromadaire n’est pas seulement difficile à détecter : il est dévastateur à l’impact.
Contrairement à un animal de petite taille qui serait projeté sous le véhicule, le dromadaire, de par sa hauteur, encaisse le choc au niveau du capot et propulse sa masse directement contre le pare-brise et le toit de l’habitacle. Résultat : des blessures graves, des décès, et des véhicules irrémédiablement détruits. Les carcasses d’animaux retrouvées en bord de route — dromadaires comme ânes sauvages — témoignent silencieusement de la fréquence de ces accidents.
La parole aux routiers : ce qu’il faut savoir
Hadj Brahim est de ceux qui savent. Ce vieux routier de Ghardaïa a passé les deux tiers de sa vie sur la Transsaharienne, entre l’Algérie, le Mali, le Niger et la Mauritanie. Il a croisé des troupeaux de nuit plus de fois qu’il ne peut les compter. « Il m’est arrivé plusieurs fois de rencontrer, surtout de nuit, des dromadaires plantés au beau milieu de la route. »
Ses conseils, forgés par des décennies d’expérience, tiennent en deux points essentiels :
- Être physiquement en forme. Conduire reposé, avec suffisamment de sommeil, permet d’avoir les réflexes nécessaires pour réagir rapidement à une rencontre imprévue.
- Réduire la vitesse dans les zones à risque, particulièrement de nuit et lors des tempêtes de sable, quand la visibilité est quasi nulle.
Et un troisième conseil, moins connu mais crucial : « Si vous rencontrez des dromadaires sur la route, réduisez votre éclairage. Les puissants phares les éblouissent et les paralysent sur place. ». Un dromadaire ébloui reste immobile — transformant l’animal en obstacle fixe et inamovible en plein milieu du bitume.
Ce que dit la signalisation… quand elle existe
Des panneaux de signalisation avertissant du passage d’animaux sont présents sur certains tronçons à risque. Leur présence impose une réduction drastique de la vitesse, en particulier à l’approche du crépuscule. Malheureusement, ces panneaux sont souvent insuffisants, mal positionnés ou absents sur des zones pourtant connues pour la concentration de troupeaux en liberté.
Conduire dans le Sud : liberté ne rime pas avec impunité
La conduite sur les routes du Sahara offre une sensation grisante de liberté — lignes droites à perte de vue, ciel immense, absence de trafic. Mais cette impression trompeuse pousse certains conducteurs à relâcher leur vigilance, parfois avec des conséquences irréparables.
Les dromadaires ne sont pas des animaux agressifs. Ils ne cherchent pas à provoquer d’accidents. Ils traversent simplement les routes en quête d’eau ou de pâturages — dans ce qui est, rappelons-le, leur milieu naturel depuis des millénaires. C’est à l’humain de s’adapter.
Vitesse réduite, phares adaptés, repos suffisant : trois règles simples qui, sur les routes du Sud algérien, peuvent faire la différence entre rentrer chez soi et ne jamais en revenir.
