L’Algérie engage une offensive diplomatique inédite sur le continent africain, en transformant ses ressources énergétiques — pétrole, gaz, électricité — en un puissant levier d’influence géopolitique.
Ainsi, face au recul progressif du marché européen, Alger réinvente son rôle : non plus simple exportateur d’hydrocarbures, mais hub énergétique régional à vocation continentale.
Hydrocarbures et électricité : les nouveaux instruments de la diplomatie algérienne
En effet, pendant des décennies, l’Algérie a fondé sa puissance économique sur l’exportation de pétrole et de gaz vers l’Europe. Ce modèle, aujourd’hui fragilisé par la transition énergétique européenne et la réduction programmée de la dépendance aux combustibles fossiles, pousse Alger à recomposer sa stratégie sur de nouvelles bases.
Le pivot s’effectue vers l’Afrique subsaharienne et le Maghreb, où la demande en énergie explose sous l’effet de la croissance démographique et du développement économique. L’Algérie n’y vend plus seulement des barils : elle y exporte un système énergétique intégré, combinant hydrocarbures, électricité, ingénierie, formation technique et financement d’infrastructures.
Selon le Dr Hebbach Farès, économiste à l’Université de Sétif 1, qui s’est exprimé auprès du site spécialisé Attaqa, cette stratégie relève d’un repositionnement global délibéré : « De nombreux pays africains souffrent encore de déficits importants en matière d’accès à l’électricité. Le continent représente un marché particulièrement prometteur pour l’Algérie », a-t-il relevé.
Sonatrach et Sonelgaz : bras armés de l’expansion africaine
Deux groupes nationaux sont au cœur de ce déploiement continental : Sonatrach, géant des hydrocarbures, et Sonelgaz, opérateur historique de l’électricité. Leurs interventions en Afrique — accords d’approvisionnement en brut, exploration commune, interconnexions électriques — donnent une traduction concrète aux ambitions diplomatiques d’Alger. L’Égypte figure parmi les premiers partenaires de cette coopération renforcée, à travers des accords portant sur l’exploration pétrolière et le développement de projets énergétiques communs dans le bassin méditerranéen.
Cette présence industrielle crée des dépendances structurelles favorables à l’influence algérienne : un pays qui dépend des infrastructures énergétiques d’Alger devient mécaniquement un partenaire stratégique à ménager.
La transition européenne, accélérateur du virage africain
Pour sa part, la chercheuse en politiques environnementales Dre, Menal Sakhri identifie dans la transition énergétique européenne le « principal moteur » du repositionnement algérien. « À mesure que l’Union européenne réduit sa consommation de gaz fossile au profit des renouvelables et de l’hydrogène vert, la visibilité du marché européen à long terme s’érode », a-t-elle signifié à la même source.
Face à cette réalité, la diversification des débouchés n’est plus une option mais une nécessité stratégique. Or l’Algérie dispose d’un atout singulier : un excédent relatif de production électrique qui lui ouvre la voie vers les projets d’interconnexion régionale.
Ce positionnement transforme l’énergie en instrument de soft power : en devenant le fournisseur électrique incontournable de ses voisins africains, l’Algérie consolide simultanément son influence économique et son poids politique sur le continent.
22 gigawatts renouvelables : l’Algérie prépare son hub de demain
L’ambition ne s’arrête pas aux hydrocarbures conventionnels. Le Dr Bouchikhi Bouhous, économiste à l’Université de Mostaganem, souligne qu’Alger conduit une double stratégie : renforcer ses capacités de production pétrolière et gazière tout en accélérant le développement du solaire et de l’éolien.
L’objectif est clair : 22 gigawatts d’énergies renouvelables à l’horizon 2030, assortis de vastes projets de raccordement électrique avec les pays d’Afrique du Nord et l’Europe. Le faible coût de production de l’électricité algérienne constitue, selon l’expert, un avantage compétitif décisif pour conquérir les marchés régionaux.
Ce programme renouvelable n’est pas seulement une réponse aux impératifs climatiques — c’est aussi un investissement dans la durabilité de l’influence diplomatique algérienne, au-delà de l’ère des hydrocarbures.
L’Afrique, prolongement naturel de la puissance algérienne
De son côté, le professeur Otmane Atmania, de l’Université de Tébessa, résume la logique géopolitique à l’œuvre : l’Algérie articule sa stratégie sur deux axes complémentaires — préserver ses parts de marché en Europe sur le court terme, ancrer durablement sa présence en Afrique sur le long terme. Il qualifie le continent africain de « prolongement naturel et stratégique » pour l’Algérie, soulignant qu’Alger privilégie un modèle de coopération fondé sur le bénéfice mutuel : financement de projets, développement d’infrastructures, amélioration de l’accès à l’énergie dans les pays partenaires.
Cette approche distingue la diplomatie énergétique algérienne d’une simple logique mercantile. Selon Ahmed Chouki, directeur de l’Unité de recherche sur l’énergie, l’Algérie ne conçoit pas l’énergie comme une arme, mais comme un outil de coopération génératrice de bénéfices réciproques — tout en consolidant inévitablement sa position sur l’échiquier régional.
L’Algérie, passerelle entre l’Afrique et la Méditerranée
La position géographique de l’Algérie lui confère un avantage structurel que peu de pays du continent peuvent revendiquer : une interface directe entre l’Afrique subsaharienne et le bassin méditerranéen. Les projets de gazoducs transsahariens et d’interconnexions électriques nord-sud incarnent cette vocation de passerelle énergétique continentale.
Dans un monde où l’énergie structure de plus en plus les alliances et les dépendances, cette position de carrefour pourrait faire de l’Algérie un acteur incontournable des équilibres géopolitiques africains pour les décennies à venir.
