Dans une tribune incisive, Lakhdar Amokrane, président du parti Jil Jadid, analyse les enjeux cruciaux de la communication politique dans l’Algérie contemporaine.
Face à un paysage marqué par la démultiplication des canaux d’information et l’occupation immédiate du vide décisionnel par la rumeur ou la désinformation, l’auteur plaide pour une modernisation profonde de la parole publique.
Sans jamais sacrifier le fond à l’emballage ni tomber dans la superficialité des réseaux sociaux, il rappelle que pédagogie, rapidité et écoute du quotidien des citoyens sont désormais les conditions sine qua non de la confiance démocratique et de l’efficacité politique.
Quand on ne maîtrise pas son message, on finit par subir celui des autres
À quoi sert de penser juste si personne ne comprend ce que vous pensez ? À quoi sert de parler clair si personne ne vous entend ? À quoi sert de prendre une bonne décision si, faute de l’expliquer, vous laissez la rumeur, l’incompréhension ou la mauvaise interprétation en définir le sens ? En politique, le silence aussi est un message. Et parfois, c’est le pire des messages.
L’Algérie traverse aujourd’hui une période où les crises et les incertitudes se multiplient : économiques, sociales, climatiques, géopolitiques, institutionnelles. Dans ce contexte, nous ne pouvons plus nous permettre un désordre communicationnel. Une décision mal expliquée devient une polémique. Une absence de communication devient une rumeur. Un message contradictoire devient une crise de confiance. Et une crise de confiance devient rapidement une crise politique.
Le vide ne reste jamais vide
Il faut comprendre une réalité nouvelle : Lorsqu’une institution ne parle pas, quelqu’un parle à sa place. Le vide informationnel est immédiatement occupé. Par les réseaux sociaux. Par les commentateurs.Par les influenceurs.Par les opposants de l’extérieur . Par les spéculateurs. Et parfois par la désinformation.
Ce n’est pas nécessairement parce que les citoyens sont devenus plus méfiants. C’est aussi parce qu’ils disposent aujourd’hui de dizaines de sources d’information qui se disputent leur attention. Le temps où un communiqué officiel suffisait à imposer le récit d’un événement est révolu.
La première bataille politique est celle de l’attention :
- Avant de convaincre, il faut être entendu.
- Avant d’être entendu, il faut être regardé.
- Et avant d’être regardé, il faut réussir à capter l’attention.
CAPTER LES ATTENTIONS, SUSCITER LES CURIOSITÉS, FRAPPER LES IMAGINATIONS.
Ce n’est pas de la superficialité. C’est la réalité du monde contemporain. Nous vivons dans une économie de l’attention où chaque citoyen reçoit en permanence une quantité considérable de messages.
Dans cet environnement, un discours de trente minutes ne peut pas être la réponse à toutes les questions.
Parfois, une phrase suffit.
- Une image suffit.
- Un symbole suffit.
- Un slogan peut parfois être plus puissant qu’un long discours.
Mais seulement si ce slogan porte une idée véritable. Un bon slogan ne remplace pas une politique. Il permet de s’en souvenir, parler comme le citoyen pense, il existe une règle fondamentale de toute communication politique :
ON NE CONVAINC UNE OPINION QU’EN LUI PARLANT SON LANGAGE.
Le citoyen ne parle pas comme une administration. Il ne pense pas en articles de loi.Il ne vit pas dans les tableaux statistiques. Il vit dans son quotidien. Il parle de son salaire.Du prix des produits. De l’école de ses enfants.De l’hôpital. Du logement.De l’emploi. De la sécurité. De ses inquiétudes. De ses espoirs.
Si nous voulons être compris, nous devons commencer par comprendre ce langage. Cela ne signifie pas flatter les citoyens. Cela signifie respecter leur intelligence. Parler simplement n’est pas penser simplement. Au contraire. Il faut souvent beaucoup de travail pour transformer une pensée complexe en message simple sans la trahir.
Et paradoxalement, cela s’apprend. La communication politique doit donc être enseignée, préparée et professionnalisée.
Faire vite. Faire masse. Faire sens. La politique est devenue instantanée. Une vidéo peut toucher des millions de personnes en quelques heures. Une rumeur également. Une déclaration sortie de son contexte peut devenir une polémique nationale avant même que son auteur ait eu le temps de l’expliquer.
Il faut donc savoir faire vite. Mais faire vite ne signifie pas improviser. Cela signifie être préparé. Il faut savoir qui parle. Il faut savoir quoi dire. Il faut savoir quand le dire. Il faut savoir comment le dire. Et il faut savoir comment répondre lorsque le message est détourné.
Il faut également faire masse. Une action politique qui ne touche qu’un cercle restreint ne peut prétendre transformer durablement l’opinion. Mais il faut surtout faire sens. Car la politique ne consiste pas à produire du bruit. Elle consiste à produire de la compréhension.
Les médias ne sont pas neutres, mais restent incontournables.
Soyons lucides.Les médias ne sont jamais totalement neutres. Ils ont leurs choix éditoriaux, leurs contraintes, leurs sensibilités et parfois leurs propres biais. Mais cela ne dispense personne de communiquer. Au contraire. Plus le paysage médiatique est complexe, plus le message politique doit être simple.
Un message clair, concis, précis et délivré au bon moment traverse beaucoup mieux les filtres. Il résiste davantage aux interprétations. Il réduit les possibilités de manipulation. Il devient plus difficile à déformer.
La réponse à une communication hostile n’est donc pas nécessairement de communiquer davantage. C’est souvent de communiquer mieux. L’image est devenue politique Nous sommes entrés dans une civilisation de l’image. La photographie. La vidéo.L’infographie.Le direct.Le format court. Les réseaux sociaux. L’intelligence artificielle. Tous ces outils ont changé la manière dont les citoyens perçoivent la politique.
- L’image ne vient plus après le discours.
- L’image est devenue une partie du discours.
Mais attention à ne pas confondre visibilité et crédibilité, on ne peut devenir viral sans être pertinent. On peut être visible sans être convaincant. On peut avoir une excellente communication et une mauvaise politique.
C’est pourquoi l’image doit servir l’idée, et non l’inverse, une mauvaise politique ne devient pas bonne parce qu’elle est bien emballée. C’est probablement la règle la plus importante.
ON NE VEND PAS LONGTEMPS UNE MAUVAISE IDÉE, MÊME BIEN EMBALLÉE.
La communication peut attirer l’attention, elle peut provoquer l’intérêt. Elle peut rendre une proposition compréhensible. Elle peut créer une dynamique, mais elle ne peut pas éternellement cacher l’absence de résultats. La réalité finit toujours par reprendre ses droits.
La forme attire. Le fond convainc. La cohérence fidélise. Voilà pourquoi une véritable stratégie de communication doit commencer par la qualité du contenu politique.
Communiquer pendant une crise : ne jamais laisser le vide C’est peut-être dans la gestion des crises que cette exigence est la plus importante.
Face à une catastrophe, un incendie, une crise sanitaire, une coupure majeure d’électricité, une difficulté économique ou une tension sécuritaire, le citoyen veut d’abord savoir :Que se passe-t-il ? Puis : Que fait-on ? Et enfin :Que dois-je faire ? Trois questions simples. Trois réponses simples. Et surtout : des réponses régulières.
Une institution n’a pas besoin de prétendre tout savoir. Elle doit pouvoir dire : « Voilà ce que nous savons. » « Voilà ce que nous ne savons pas encore. » « Voilà ce que nous sommes en train de faire. » Cette transparence-là vaut mieux que dix communiqués bureaucratiques.
La communication est aussi une technologie Nous devons également sortir d’une conception artisanale de la communication. La communication moderne est un métier. Elle exige de la méthode. De la préparation. De la formation.De l’analyse.De la rapidité. De la coordination. Et désormais, une maîtrise des outils numériques et des nouvelles technologies.
Mais elle reste également un art. Parce qu’il faut savoir trouver la bonne formule. La bonne image. Le bon récit. Le bon moment. Le bon ton. La technologie permet de diffuser un message. Elle ne dit pas quel message mérite d’être diffusé. Cette responsabilité reste politique.
Pour Jil Jadid : communiquer sans renoncer. Pour Jil Jadid, cette question est fondamentale. Nous voulons être un parti moderne sans devenir un parti de mode. Nous voulons utiliser les réseaux sociaux sans devenir prisonniers des réseaux sociaux. Nous voulons être visibles sans sacrifier nos convictions à la recherche de visibilité. Nous voulons parler au plus grand nombre sans renoncer à la complexité lorsque la complexité est nécessaire. Nous voulons surtout rester fidèles à une conviction simple : la communication doit être au service de l’action, et l’action au service de l’intérêt général. Nous n’avons pas vocation à vendre du rêve. Nous avons vocation à proposer, expliquer, convaincre et agir.
Communiquer, c’est aussi écouter
Il y a cependant une dernière erreur à éviter. Croire que communiquer signifie simplement parler. Non.
Communiquer, c’est aussi écouter.
Une démocratie ne peut pas être une machine qui produit des discours à destination des citoyens. Elle doit être un espace où les citoyens peuvent également être entendus.
La communication politique ne doit donc pas être une autoroute à sens unique.
Elle doit permettre le retour. La critique. La contradiction. Le débat. La correction. L’amélioration.
Celui qui n’écoute pas finit par parler tout seul. Et une politique qui parle toute seule finit tôt ou tard par perdre le contact avec la société.
Penser juste. Agir juste. Parler juste. Au fond, tout est là.
Penser juste est nécessaire. Agir juste est indispensable. Parler juste est devenu incontournable. L’Algérie n’a pas seulement besoin de meilleures décisions. Elle a besoin de décisions mieux expliquées. Elle n’a pas seulement besoin d’institutions qui agissent. Elle a besoin d’institutions qui expliquent, rendent compte et écoutent. Elle n’a pas seulement besoin de responsables qui parlent. Elle a besoin de responsables qui savent quoi dire, à qui le dire, quand le dire et surtout pourquoi le dire.
La communication n’est ni cosmétique, ni propagande, ni manipulation. Lorsqu’elle est honnête, elle est une condition de l’efficacité politique. Lorsqu’elle est transparente, elle devient une condition de la confiance. Lorsqu’elle est maîtrisée, elle devient un outil de cohésion. Et lorsqu’elle accompagne une action réelle, elle peut devenir une véritable force politique.
Car finalement, communiquer, ce n’est pas parler davantage. C’est réussir à parler au plus grand nombre sans oublier ses valeurs en chemin.
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