L ‘«impossibile n’est pas Algérien! », c’est le message lancé par le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, lors de l’inauguration de ligne de chemin de fer reliant Gara Djebilet-Béchar-Tindouf, au mois de février dernier.
Faisant sien ce credo, la Confédération algérienne du patronat citoyen (CAPC), vient de lever le voile sur un projet aussi ambitieux que stratégique : transformer le désert algérien en plateforme mondiale de calcul intensif.
Ainsi, le CAPC part de données viables et tangibles : ensoleillement exceptionnel, foncier illimité, électricité parmi les moins chères au monde. Cependant, des obstacles structurels freinent encore cette ambition.
Des fermes GPU dans le Sahara : de quoi parle-t-on exactement ?
Une ferme GPU est un ensemble de serveurs massivement équipés de processeurs graphiques, conçus pour effectuer des calculs à grande échelle. Ces infrastructures sont au cœur de l’entraînement des intelligences artificielles, du cloud gaming et des services numériques en temps réel. Leur point faible majeur : une consommation énergétique colossale.
C’est précisément là qu’intervient la proposition de la CAPC, consignée dans un document de 18 pages intitulé « GPU farms en Algérie : la puissance verte au service de la révolution numérique ». Présenté par son président Souheil Guessoum lors d’événements spécialisés, ce texte détaillé s’adresse autant aux investisseurs internationaux qu’à l’État algérien lui-même.
Pourquoi l’Algérie ? Cinq avantages compétitifs décisifs
Le raisonnement de la CAPC repose sur une convergence d’atouts difficilement réunis ailleurs dans le monde :
Un ensoleillement exceptionnel : avec plus de 1 795 heures d’ensoleillement exploitable par an — pouvant atteindre 2 300 heures avec des installations optimisées — et une productivité solaire dépassant 2 550 kWh par kilowatt installé dans certaines régions, le Sahara algérien dispose d’un potentiel énergétique estimé à plus de 217 000 térawattheures annuels.
Une électricité parmi les moins chères au monde : le tarif industriel algérien s’établit autour de 0,036 dollar par kilowattheure, contre 0,09 dollar en Islande et 0,11 dollar aux Émirats arabes unis. Pour une ferme consommant 50 MW en continu, chaque centime économisé représente des millions de dollars par an.
Un foncier quasi illimité : avec 2,38 millions de km² dont 86 % de zones désertiques, la question du terrain ne se pose pas. Une ferme GPU de 40 MW nécessite entre 5 et 20 hectares — une superficie négligeable à l’échelle du Grand Sud algérien.
La proximité géographique avec l’Europe : La connectivité numérique entre l’Algérie et le continent européen permettrait d’atteindre des latences inférieures à 20 millisecondes vers certaines destinations. Un critère déterminant pour les applications sensibles au temps réel.
Un impact environnemental maîtrisable : selon la CAPC, une installation hybride solaire-éolien de 40 MW permettrait d’économiser plus de 26 millions de mètres cubes de gaz naturel par an et d’éviter l’émission de plus de 54 000 tonnes de CO₂ annuellement.
Une approche hybride pour maximiser la rentabilité
Par ailleurs, la proposition technique s’appuie sur un mix solaire-éolien capable de faire descendre le coût actualisé de l’énergie (LCoE) à 3,278 centimes par kilowattheure, avec un facteur de capacité atteignant 77 % sur l’année. Cette configuration limite le recours au stockage et renforce la viabilité financière du projet.
Le document s’inscrit également dans la dynamique des grands projets industriels algériens en cours : développement du gisement de fer de Gara Djebilet, exploitation du phosphate à Tébessa, projet zinc-plomb d’Amizour. La CAPC y ajoute une dimension inédite : valoriser non plus uniquement les ressources du sous-sol, mais celles du ciel.
Les freins identifiés : trois défis à surmonter
La CAPC ne minimise pas les obstacles. Le document en recense trois principaux :
- Le climat : Les températures extrêmes du désert imposent des solutions de refroidissement spécifiques : refroidissement adiabatique par évaporation ou infrastructures semi-enterrées. Un surcoût technique à intégrer dès la conception.
- Le coût du financement : c’est l’obstacle le plus significatif. Le taux d’actualisation appliqué en Algérie atteint 7,5 %, contre 4,25 % aux Émirats arabes unis — un écart de 76,5 % qui renchérit le LCoE de 71 % par rapport aux hubs concurrents. La CAPC préconise un alignement des conditions de financement sur les standards internationaux pour restaurer la compétitivité globale.
- Le déficit de compétences : si l’Algérie dispose d’un vivier d’ingénieurs, la spécialisation dans les infrastructures de centres de données demeure embryonnaire. Une montée en compétences ciblée serait indispensable à la mise en œuvre du projet.
Un signal adressé à l’État autant qu’aux investisseurs
Au-delà de son argumentaire économique, ce document porte un message politique clair : les blocages identifiés — taux de financement élevés, mix énergétique encore dominé par le gaz, manque de formation spécialisée — ne sont pas propres aux fermes GPU. Ils pèsent sur l’ensemble des ambitions industrielles du pays.
En choisissant de les nommer explicitement, la CAPC interpelle directement les pouvoirs publics algériens, les invitant à engager des réformes structurelles capables de transformer un potentiel reconnu en avantage compétitif réel sur la scène mondiale. L’Algérie dispose des ressources naturelles pour devenir un acteur de référence dans l’infrastructure numérique mondiale. La question n’est plus de savoir si le projet est faisable — il l’est techniquement — mais si les conditions institutionnelles et financières seront réunies pour le concrétiser.
