En sa qualité de puissance régionale, le Sahel est des plus stratégiques pour l’Algérie, à bien des égards.
Après une brouille diplomatique avec les pays du voisinage sud, notamment ceux de l’Alliance des États du Sahel (AES), à savoir le Burkina Faso, le Niger et le Mali, à cause de l’hostilité manifestée par ce dernier, l’Algérie adopte désormais une nouvelle approche.
Cette dernière est assurément plus pragmatique, incarnant la « realpolitik » et visant à être un partenaire d’excellence avec le Burkina Faso et le Niger, sans toutefois s’encombrer des divagations de la junte militaire de Bamako.
Ainsi, la visite de deux jours du président du Niger, le Général d’armée Abdourahamane Tiani, en Algérie, illustre parfaitement cette nouvelle dynamique algérienne avec ses voisins du Sahel. Il faut dire qu’au-delà de l’aspect « fraternel » et des formules protocolaires, cette visite revêt un caractère stratégique pour les deux nations et plus particulièrement pour l’Algérie.
Cette dernière, à travers le réchauffement amorcé avec le Niger, puis le Burkina Faso, vise tout d’abord à « bétonner » le projet du gazoduc transsaharien TSGP et couper l’herbe sous les pieds du Maroc, qui tente désespérément d’étendre son influence dans la région. Mais pas seulement ! La France et les velléités néocolonialistes au Sahel qu’on lui prête, sont également un facteur déterminant dans cette équation où l’Algérie peut s’ériger en rempart solide.
Gazoduc TSGP : le deal honnête d’Alger
En effet, et concernant le projet du gazoduc transsaharien TSGP, la dernière visite du ministre des Hydrocarbures et des Mines, Mohamed Arkab, au Niger, a pour ainsi dire débloqué le projet, puisque ce gazoduc butait sur l’écueil nigérien. Désormais que Niamey a donné son feu vert pour le passage de ce gazoduc à travers son territoire, le TSGP est littéralement sur une voie royale.
Le Nigeria est enthousiaste à l’idée de la concrétisation effective du projet et n’a jamais caché son envie de prioriser ce gazoduc au détriment de la chimère marocaine baptisée le gazoduc Maghreb-Europe (GME). Mieux, l’Italie a récemment adoubé ce projet en le qualifiant de stratégique, non seulement pour les pays concernés, mais aussi pour la sécurité énergétique de l’Europe.
Que gagne Niamey dans cette affaire ? Eh bien, énormément ! Tout d’abord, lors de la récente visite de Mohamed Arkab à Niamey, il a été décidé la reprise des travaux par « Sipex », filiale de Sonatrach, sur le bloc « Kafra », avec un planning de réalisation convenu d’un commun accord.
En outre, il a été convenu qu’un suivi mensuel de l’avancement du projet « Kafra » soit mis en place à travers un comité mixte de suivi, afin de s’assurer de la mise en œuvre effective des travaux.
Et la « cerise sur le gâteau » pour le Niger : il va bénéficier de la formation et du transfert de technologies de Sonatrach dans le domaine pétrolier. Car, rappelons-le, depuis les premières exploitations de pétrole au Niger en 2011 en partenariat avec les Chinois, ces derniers ont toujours rechigné à transférer leur savoir-faire aux ingénieurs nigériens. Autrement dit, entre l’Algérie et le Niger, c’est du gagnant-gagnant.
Endiguer l’influence malsaine du Makhzen
Outre ce projet stratégique, le Niger, tout comme le Burkina Faso, est dans le viseur de Rabat et de son influence malsaine. Il y a lieu de rappeler que durant la brouille diplomatique entre l’Algérie et les pays de l’AES, Rabat avait manœuvré pour tenter de saboter l’Algérie, poussant le délire jusqu’à son paroxysme en accusant éhontément Alger de « soutenir le terrorisme » dans la région du Sahel. Une propagande relayée malheureusement par le régime de Bamako.
Il faut rappeler également que depuis le changement de régime à Bamako, Niamey et Ouagadougou, le Maroc n’a cessé de se rapprocher de ces juntes en leur proposant un partenariat pseudo « gagnant-gagnant » fondé sur l’accès à l’Atlantique via… le Sahara occidental.
Une approche qui, sous couvert de coopération économique, implique tacitement une reconnaissance de l’occupation marocaine du Sahara — une ligne rouge pour l’Algérie, soutien indéfectible du droit à l’autodétermination du peuple sahraoui.
Derrière les sourires diplomatiques se cachait une stratégie d’isolement de l’Algérie. Le royaume chérifien entendait redessiner les équilibres régionaux en s’imposant comme l’interlocuteur privilégié des pays du Sahel, au détriment d’Alger, dont l’approche fondée sur la non-ingérence, la stabilité politique et le développement durable, semble désormais en décalage avec les ambitions des militaires en place.
Depuis, Niamey et Ouagadougou se sont « réveillés » et se sont rendus compte que Rabat leur vendait littéralement du vent. C’est là que l’Algérie, à travers sa « diplomatie énergétique », intervient en proposant au Burkina Faso et au Niger une coopération concrète, sans prérequis et encore moins une ingérence dans les affaires intérieures des pays.
Alger en solide rempart contre le néocolonialisme
Dans la même veine, qui dit Rabat dit implicitement Paris. Le Royaume de Mohammed VI et la Ve République version Emmanuel Macron sont dans la même logique : celle d’une immixtion malsaine et d’une stratégie de pillage des ressources naturelles des pays du Sahel. Et le Niger en est bien conscient.
D’ailleurs, la veille de son départ à Alger, le Général Abdourahamane Tiani avait lancé un message en guise d’avertissement à la France concernant l’uranium dont le Niger regorge. « La France a ses 63,4 % de 156 231 tonnes », a affirmé Abdourahamane Tiani. « S’ils veulent demain qu’on leur envoie ça, nous payons nous-mêmes le transport pour leur envoyer parce qu’ils étaient là au moment où ça a été produit », a ajouté le président nigérien. Et de trancher : « Tout ce qui a été produit par la suite est nigérien. Et restera nigérien, inshallah. »
Pour le chef de l’État nigérien, le partage est simple : Orano avait investi et exploité la mine pendant des décennies ; la France peut donc récupérer la part du stock produit sous son contrôle. Mais après la prise de pouvoir du CNSP, le groupe français a, selon Abdourahamane Tiani, « arrêté tout investissement », retiré son personnel et déconnecté les serveurs.
Le rapprochement de Niamey et d’Alger garantirait que Paris garde ses distances vis-à-vis du Niger et de ses ressources. Autrement dit, couper court aux anciennes pratiques françaises en s’assurant du soutien indéfectible d’Alger.
La référence de la lutte antiterroriste comme allié
Enfin, dernier point et non des moindres : la sécurité de la région. Concernant ce point précis, nul besoin d’être un fin connaisseur de la géopolitique régionale pour soutenir que l’Algérie est le fer de lance de la lutte antiterroriste et que son expertise est mondialement reconnue.
Récemment encore, devant la Commission des affaires étrangères du Sénat américain, Robert Palladino, haut responsable au département d’État des États-Unis, a qualifié l’Algérie de « pilier essentiel de la stabilité régionale », mettant en avant son rôle déterminant au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.
Robert Palladino a évoqué la coopération engagée avec plusieurs États partenaires, notamment la Tunisie et le Maroc, intégrés dans des programmes de formation, ainsi que l’Égypte et l’Algérie. Cette dernière est présentée comme un acteur clé en raison de son expérience et de son expertise reconnue en matière de lutte antiterroriste.
Mieux, le chef du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (Africom), le Général d’Armée Michael Langley, insiste à chaque fois sur le « partenariat solide » qui lie les États-Unis et l’Algérie dans le cadre de la préservation de la paix au Sahel, tout en soulignant le fait que notre pays joue un « rôle majeur » dans la stabilité et le développement de la région.
« L’Algérie a joué un rôle de leader dans la lutte contre le terrorisme dans le passé et le présent (…) l’Algérie joue un rôle central dans la préservation de la paix et de la stabilité ainsi que du développement dans cette région (Sahel, NDLR). »
De ce fait, Niamey et Ouagadougou, en s’alliant avec Alger, ont un solide allié dans leur lutte contre les groupuscules terroristes qui opérent dans la zone dite des « trois frontières », proche du Burkina Faso et du Mali.
À travers ce qui a été relaté, il paraît d’une évidence limpide que l’Algérie, à travers son redéploiement diplomatique au Sahel, cherche à sécuriser son « front Sud » contre toute tentative de déstabilisation interne.
Avec une France aux aguets, le voisin de l’Ouest et ses « coups de Jarnac », il est plus que jamais nécessaire de tisser des alliances stratégiques avec deux pays pivots de l’AES en attendant un éventuel retour à la raison de Bamako. Il ne faudrait jamais insulter l’avenir.
