La question de la mémoire coloniale continue de cristalliser le débat public en France.
Interrogé par le journaliste Jean-Michel Aphatie sur le plateau de la chaîne LCI, l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin a livré une analyse pointue sur la nature de la présence française en Algérie.
Rejetant fermement le concept de « repentance » tout en appelant à une « reconnaissance » historique et politique des crimes commis. Une prise de parole qui mêle histoire, enjeux diplomatiques au Maghreb et sous-entendus électoraux.
Ni excuses, ni repentance : la bataille sémantique
Faut-il que le prochain président de la République présente des excuses officielles à l’Algérie pour les 132 années de colonisation ? À cette question frontale de Jean-Michel Aphatie, Dominique de Villepin oppose une fin de non-recevoir sémantique et politique. Pour lui, la démarche ne correspond ni aux attentes réelles du peuple algérien, ni à la dignité de la France.
S’appuyant sur ses échanges avec des intellectuels algériens et avec le président Abdelmadjid Tebboune, l’ancien ministre des Affaires étrangères estime que les excuses ne constituent pas l’horizon attendu par Alger. Plus encore, il fustige le terme de « repentance », un concept qu’il juge avec sévérité, le qualifiant même de « mot affreux » en accord avec son interlocuteur. Pour l’homme d’État, la repentance induit une posture d’humiliation qui crispe les sociétés sans pour autant apaiser les mémoires traumatiques.
La reconnaissance des « crimes » et « fautes » comme devoir d’État
Si Dominique de Villepin refuse la repentance, il ne verse pas pour autant dans l’amnésie ou le déni. Bien au contraire, il prône une reconnaissance solennelle. Les mots choisis sont forts : il évoque les « drames », les « fautes » et surtout les « crimes » commis par la France durant cette période.
« La France doit reconnaître les drames, les fautes et les crimes qui ont été commis en Algérie, comme ils ont été commis à Madagascar ou dans d’autres pays d’Afrique. » — Dominique de Villepin
Cette reconnaissance s’inscrit, selon lui, dans les devoirs fondamentaux de la République. Il replace par ailleurs le cas algérien — qu’il admet être « un peu particulier » de par sa durée et son implication sociétale — dans une perspective coloniale plus large, évoquant notamment la répression sanglante à Madagascar. Pour Dominique de Villepin, la France doit se hisser « à la hauteur de l’histoire » pour pouvoir, in fine, écrire une nouvelle page apaisée avec le peuple algérien.
Un enjeu géopolitique majeur : l’équilibre du Maghreb
Au-delà de la bataille mémorielle, l’intervention de l’ancien Premier ministre se distingue par son pragmatisme diplomatique. La relation bilatérale n’est pas qu’une affaire de passé ; elle est le socle de la stabilité d’une région entière.
Dominique de Villepin exprime ainsi une véritable « blessure » stratégique : l’incapacité récente de la diplomatie française, malgré ses tentatives de réinvestissement de l’autre côté de la Méditerranée, à faire avancer le règlement de la crise profonde qui oppose aujourd’hui l’Algérie et le Maroc. Il souligne l’importance cruciale des liens tissés entre la France et les pays du Maghreb. L’axe Paris-Alger ne peut être pensé de manière isolée, il doit s’intégrer dans une vision géopolitique globale visant la stabilité de l’ensemble de la région nord-africaine.
L’ombre d’une ambition présidentielle ?
Cette hauteur de vue, caractéristique de la diplomatie chiraquienne dont il fut l’un des piliers, ne manque pas de soulever des interrogations sur ses desseins politiques. Lorsqu’à la fin de l’échange, Jean-Michel Aphatie, piquant, lui demande à quel moment il compte se déclarer candidat — sous-entendant que son discours prend l’allure d’un programme présidentiel —, la réponse fuse, teintée de mystère et d’ironie : « Au moment opportun, Monsieur Aphatie ». Une pirouette qui laisse la porte ouverte et confirme que la question algérienne restera, sans nul doute, l’un des marqueurs incontournables des futurs débats présidentiels en France.
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