Après plusieurs mois marqués par des crispations diplomatiques, Alger et Paris semblaient récemment amorcer un retour progressif au dialogue.
Des gestes d’apaisement avaient laissé entrevoir une volonté commune de tourner la page des tensions et de relancer une relation souvent ballotée entre mémoire, politique et intérêts stratégiques. Pourtant, cette accalmie apparaît aujourd’hui particulièrement fragile.
Une relation bilatérale toujours sous pression
En effet, à mesure que se rapproche l’élection présidentielle française, la question algérienne refait surface dans le débat politique hexagonal. Un retour qui suscite des inquiétudes chez plusieurs observateurs, notamment chez l’historien français Benjamin Stora, qui a alerté lors d’un entretien accordé à une chaine YouTube Française sur le risque de voir les relations entre les deux pays devenir un nouvel enjeu électoral.
Selon l’historien, le climat actuel en France favorise la montée de discours hostiles envers l’Algérie, particulièrement dans certains courants de droite et d’extrême droite. Ce dernier a estimé que le dossier algérien risquait d’être instrumentalisé dans la prochaine campagne présidentielle, au détriment d’une approche diplomatique et historique plus apaisée.
À ce titre, il considère que le débat autour de l’Algérie ne se limite plus à des questions de politique étrangère ou de mémoire, mais qu’il s’inscrit désormais dans une logique de confrontation idéologique interne à la France. Chaque geste de rapprochement entrepris entre Alger et Paris devient ainsi l’objet de critiques virulentes dans une partie du paysage politique français.
Les déclarations politiques relancent la polémique
Les propos récents de Édouard Philippe ont notamment ravivé les débats. Sans désigner explicitement l’Algérie, l’ancien chef du gouvernement français a affirmé qu’il n’était pas question, selon lui, d’accorder davantage d’avantages à un pays multipliant les critiques contre la France. Une sortie rapidement interprétée comme une référence directe aux relations franco-algériennes.
Ces déclarations interviennent dans un contexte déjà tendu, où plusieurs responsables politiques accusent régulièrement le président Emmanuel Macron d’adopter une attitude jugée trop conciliante envers Alger.
D’ailleurs, la participation de représentants français, notamment Alice rufo et Stéphane Romatet, aux commémorations des massacres du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata avait notamment suscité de nombreuses réactions dans les milieux conservateurs français. Pour certains courants politiques, ces gestes mémoriels sont perçus comme des concessions excessives faites à l’Algérie.
La mémoire coloniale au centre du débat
Pour Benjamin Stora, les réactions provoquées par ces commémorations illustrent surtout les difficultés persistantes de la société politique française à aborder sereinement la question du passé colonial. Les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata demeurent l’un des épisodes les plus douloureux de l’histoire coloniale française en Algérie. Plus de huit décennies après ces événements, la mémoire continue d’alimenter les tensions entre reconnaissance historique et crispations identitaires.
L’historien estime que certains responsables politiques utilisent aujourd’hui la question mémorielle comme un outil de mobilisation électorale, transformant un travail de réconciliation historique en sujet de polémique nationale.
Le poids grandissant des médias conservateurs
Benjamin Stora pointe également le rôle joué par certaines plateformes médiatiques françaises dans la radicalisation du débat autour de l’Algérie. Selon lui, plusieurs émissions et éditorialistes alimentent une vision conflictuelle des relations franco-algériennes, souvent marquée par des références implicites à la période coloniale. En particulier il a cité la chaine CNews appartenant au magnant Vincent Bolloré.
Il juge que cette approche contribue à entretenir des représentations anciennes et à installer un climat de défiance, où les questions historiques deviennent des armes politiques plutôt que des sujets de dialogue.
Un discours nostalgique qui gagne du terrain
Autre sujet d’inquiétude soulevé par l’historien : la banalisation progressive du discours nostalgique de « l’Algérie française ». Longtemps cantonnées aux marges de l’extrême droite, certaines thématiques liées à cette mémoire coloniale trouvent désormais un écho plus large dans le débat public français.
Benjamin Stora observe notamment un rapprochement croissant entre certaines figures de la droite traditionnelle et les mouvements nationalistes, ce qui contribue, selon lui, à légitimer des discours autrefois considérés comme marginaux.
Dans ce sillage, il regrette le manque d’engagement d’une partie de la classe politique française sur les questions mémorielles, malgré les initiatives lancées ces dernières années pour favoriser un travail historique commun entre les deux pays.
Une relation à un tournant décisif
Au-delà des polémiques actuelles, l’historien estime que les tensions récurrentes autour de l’Algérie révèlent surtout une difficulté plus profonde : celle de la France à affronter pleinement l’héritage de la colonisation.
À chaque tentative d’avancée sur le terrain mémoriel, les débats ressurgissent autour des notions de repentance, de concessions ou d’identité nationale. Une situation qui fragilise régulièrement les efforts de rapprochement entre Alger et Paris.
Dans ce contexte, les prochains mois pourraient s’avérer déterminants pour l’avenir des relations bilatérales. Entre volonté de coopération stratégique et instrumentalisation politique des questions historiques, la relation franco-algérienne semble une nouvelle fois suspendue aux enjeux de la vie politique française.
