Il y a encore quelques années, cultiver en plein Sahara relevait de l’utopie. Aujourd’hui, des milliards de dollars s’y engouffrent, portés par des partenariats qataris, italiens et algériens.
Le Grand Sud n’est plus une simple réserve géologique : il devient le front pionnier de la sécurité alimentaire nationale.
Quand l’Algérie pari sur son Sahara
L’Algérie a engagé une mue profonde de sa politique agricole, en faisant des wilayas du Grand Sud — Adrar, Timimoun, Ghardaïa, El Ménéa — le cœur d’une stratégie visant à réduire drastiquement les importations alimentaires. L’objectif affiché est clair : atteindre les plus hauts niveaux d’autosuffisance en céréales, légumineuses, lait, viande et sucre, tout en préservant les réserves de change.
Le levier choisi est inédit : attirer des investisseurs étrangers de premier rang, leur concéder de vastes superficies sahariennes, et exiger en contrepartie un véritable transfert de technologie — et non un simple apport de capitaux.
Baladna : 640 millions de dollars pour produire du lait en poudre à Adrar
Le projet le plus emblématique reste Baladna Algérie, fruit d’un partenariat avec le Qatar. Sur 117 000 hectares de terres sahariennes dans la wilaya d’Adrar, ce qui passait pour un mirage est devenu chantier réel.
La cérémonie de signature du deuxième lot de contrats — représentant plus de 635 millions de dollars — a réuni des partenaires algériens et internationaux autour de deux axes : services et travaux publics d’une part, importation de bovins d’autre part. Sept entreprises algériennes ont décroché des contrats, dont GCB, filiale de Sonatrach, qui pilotera l’aménagement des infrastructures d’élevage conçues pour accueillir 33 250 vaches laitières importées des États-Unis. L’objectif final : couvrir 50 % des besoins nationaux en lait en poudre depuis le sol saharien.
Bonifiche Ferraresi : le blé dur et la viande rouge italiens s’installent à Timimoun
En février 2025, le ministère de l’Agriculture a accordé une concession à la société italienne Bonifiche Ferraresi (BF) pour un projet intégré de production de céréales, légumineuses et pâtes alimentaires dans la wilaya de Timimoun. Ce contrat s’ajoute à une première concession de 36 000 hectares déjà obtenue en 2024, avec l’appui du gouvernement Meloni, pour la culture du blé dur.
BF ne s’arrête pas là. Le groupe ambitionne désormais de transformer le Sahara algérien en pôle régional de production de viande rouge, en mobilisant des technologies italiennes adaptées aux environnements chauds : fermes intégrées, systèmes de refroidissement intelligents, alimentation du bétail produite localement. Un projet qui répond à un besoin urgent : l’Algérie souffre d’un déficit structurel en viande rouge, accentué par la sécheresse et la contraction du cheptel ces dernières années.
Cevital à Ghardaïa : 600 millions de dollars pour briser la dépendance au sucre importé
Le groupe privé algérien Cevital complète ce tableau avec un investissement de 600 millions de dollars consacré à la culture de la betterave sucrière à Ghardaïa et El Ménéa. L’exploitation s’étend sur 1 200 hectares, avec en aval un complexe de transformation industrielle qui couvre l’intégralité de la chaîne : du champ à l’extraction du sucre.
Les premières plantations lancées en 2024 ont livré des résultats encourageants : des taux d’extraction de sucre entre 18 % et 20 %, des chiffres qui valident la viabilité agronomique du projet en milieu saharien. L’enjeu est de taille : l’Algérie importe encore la majeure partie de sa consommation en sucre. La filière betteravière est désormais présentée comme un axe de souveraineté alimentaire à part entière.
Le FNI et la doctrine de la « complémentarité intelligente »
Derrière ces projets, une architecture financière et stratégique commune : le Fonds national d’investissement (FNI), bras financier de l’État, qui structure les partenariats selon un modèle qu’il nomme lui-même « complémentarité intelligente ».
Ce modèle repose sur trois piliers :
• Transfert de technologie réel, et non simple injection de capital étranger ;
• Intégration des entreprises nationales, hissées aux standards internationaux par leur participation aux projets ;
• Gouvernance rigoureuse, fondée sur la transparence, le professionnalisme et le respect des délais.
C’est ce triptyque que le FNI entend ériger en référence pour l’ensemble des futurs grands projets agro-industriels du pays.
En définitive, le Sahara algérien n’est plus seulement le sous-sol du pétrole et du gaz. Il est en train de devenir la surface du blé, du lait, de la viande et du sucre. À travers ces méga-projets à plusieurs centaines de millions de dollars, l’Algérie engage une reconversion spectaculaire de ses étendues désertiques en instrument de puissance économique — et ambitionne de sortir, secteur par secteur, de la dépendance aux importations alimentaires.
