Alors que le mercure s’affole en Algérie, les retenues collinaires et les barrages de la wilaya de Bouira se transforment en pièges mortels pour une jeunesse en quête de fraîcheur.
Entre insouciance, détresse sociale et cris d’alarme des autorités, immersion au cœur d’un fléau estival.
Le thermomètre explose, la raison cède
Jeudi 9 juillet 2026, 15 heures. Un Bulletin météo spécial (BMS) vient de tomber : l’Algérie étouffe sous une vague de chaleur extrême. À Bouira, le thermomètre affiche déjà un implacable 43°C à l’ombre. Dans les cités bétonnées, l’air est irrespirable.
Pour échapper à cette fournaise, une seule obsession anime les jeunes : trouver de l’eau, à tout prix. Même si cette eau est boueuse, stagnante et mortellement dangereuse.
À la périphérie du chef-lieu, la retenue collinaire de la forêt récréative d’Erriche est devenue le point de ralliement des plus téméraires. Parmi eux, Essaid, 14 ans. Pour ce jeune habitant des logements sociaux de la cité « Belmahdi », cet étang vaseux a des airs de mirage.
« Vous savez, je n’ai pas trop le choix. C’est ça, ou rôtir sous le soleil de la cité », confie-t-il, le regard rivé sur l’eau trouble.
Des plaques de polystyrène en guise de bouées
Quelques instants plus tard, une frêle silhouette dévale la colline aride. C’est Youcef, 13 ans, l’ami d’Hichem. Dans ses bras, un attirail de fortune : deux blocs de polystyrène récupérés sur un chantier. En guise de gilets de sauvetage, ces morceaux de plastique alvéolé devront faire l’affaire.
L’insouciance de ces adolescents face au danger est confondante. Ils avouent pourtant connaître les risques de ces baignades interdites.
- Le manque de moyens : « Quand on n’a pas un sou en poche, sans aucun moyen de transport et qu’un soleil de plomb nous grille la peau, on a juste envie de piquer une tête », explique Youcef.
- L’appel du risque : « Nous sommes conscients des risques, mais à 45°C, la raison cède la place à l’envie irrésistible de se rafraîchir ! C’est pour cela qu’on a apporté nos bouées », lâchent-ils avec un aplomb déconcertant.
Le bilan tragique des noyades en Algérie
Malheureusement, cette témérité se paye souvent au prix fort. Les chiffres de la Protection civile de la wilaya de Bouira font froid dans le dos :
- 7 cas de noyade ont déjà été recensés depuis le mois de mai dernier.
- 16 drames avaient endeuillé la région durant la seule période estivale précédente.
Le phénomène dépasse largement les frontières de Bouira. Récemment, les réseaux sociaux ont été secoués par le drame de la commune d’El Khemiss, dans la wilaya de Chlef. Deux petites jumelles de deux ans ont perdu la vie, noyées dans un plan d’eau, malgré la tentative héroïque de leur père pour les arracher à la mort.
« Des parents démissionnaires » : La colère des agents de terrain
Soudain, un coup de sifflet strident retentit dans la forêt d’Erriche. Un garde forestier et un agent de sécurité fondent sur les deux adolescents. « Sortez de là et partez avant que je n’appelle les gendarmes ! », tonne l’officier. Paniqués, les garçons déguerpissent en vitesse.
Pour ces agents de terrain, la scène est un éternel recommencement qui suscite autant de colère que de dépit.
« C’est la troisième fois qu’ils s’aventurent ici », s’exaspère le garde forestier. « Je ne blâme pas ces gosses, mais plutôt leurs parents ! Comment peut-on laisser des gamins venir ici sans la moindre surveillance ? C’est de la pure folie. Le jour où l’un d’eux va couler à pic, ces parents démissionnaires n’auront plus que leurs yeux pour pleurer. »
L’ANBT déploie une caravane de sensibilisation d’urgence
Face à l’urgence, l’Agence nationale des barrages et transferts (ANBT) a enclenché la vitesse supérieure. Une vaste campagne de sensibilisation a été lancée pour cibler les populations riveraines des zones à haut risque.
Les équipes de l’ANBT sillonnent sans relâche les wilayas de l’intérieur et du littoral pour marteler les messages de prévention :
- À Boumerdès : Intervention dans les villages proches des barrages d’El Hamiz, Keddara et Béni Amrane.
- À Tizi-Ouzou : Sensibilisation intensive autour du grand barrage de Taksebt.
- À Bouira : Déploiement d’urgence auprès des habitants des communes de Maâlla, Zbarbar et Guerrouma, à proximité immédiate des barrages de Tilesdit, Koudiet Acerdoune et Oued Lekhel.
Alors que l’été ne fait que commencer, le défi reste immense. Pour briser cette spirale tragique, les autorités appellent à une mobilisation collective : mouvement associatif, médias et surtout parents doivent s’unir pour que l’eau ne soit plus synonyme de deuil.
