En matière d’hydrogène vert, l’Algérie dispose sur le papier d’un dossier presque parfait : soleil abondant, gazoducs existants, marchés européens acquis. Pourtant, aucun contrat majeur n’est encore signé. Ce paradoxe résume tout l’enjeu des prochaines années.
Ainsi, portée par un ensoleillement exceptionnel, des ressources éoliennes importantes et une expérience solide dans l’exportation énergétique, elle dispose d’une combinaison d’atouts rares sur la scène internationale — à condition de franchir rapidement l’étape des projets concrets.
Pourquoi l’Algérie est mieux placée que le Maroc et la Tunisie
En effet, l’Algérie ne part pas de zéro. Contrairement à de nombreux pays émergents sur ce marché, notamment la Tunisie ou le Maroc, elle s’appuie sur des infrastructures gazières existantes, des relations établies avec les marchés européens et une expertise reconnue dans les exportations transfrontalières d’énergie.
À ce propos, Joe Williams, directeur exécutif de l’organisation internationale GH2 dédiée à l’hydrogène vert, place l’Algérie — aux côtés de l’Égypte et de la Mauritanie — parmi les nations arabes les mieux positionnées pour produire ce carburant propre à un coût compétitif. Un avantage que la proximité géographique avec l’Europe transforme en argument économique de premier ordre.
La stratégie algérienne hydrogène 2040 : les chiffres officiels
La stratégie algérienne est précise dans ses objectifs. Selon les données de GH2 :
• Production cible : 40 TWh d’hydrogène d’ici 2040, dont 10 TWh réservés à la consommation intérieure
• Mix énergétique : 70 % solaire photovoltaïque, 30 % éolien
• Volume d’exportation : entre 30 et 40 TWh vers l’Europe, soit près de 10 % des besoins européens en hydrogène propre
• Capacité visée : plus d’un million de tonnes d’hydrogène produit à l’horizon 2040
Ces chiffres positionnent l’Algérie non plus comme un simple fournisseur d’hydrocarbures, mais comme un acteur potentiel de la nouvelle économie bas carbone — incluant l’ammoniac vert, l’acier, les engrais et les transports maritime et aérien.
SoutH2 Corridor : le pipeline qui relierait l’Algérie à l’Europe d’ici 2030
L’infrastructure qui pourrait concrétiser cette ambition s’appelle le SoutH2 Corridor. Annoncé officiellement en janvier 2025, ce projet vise à transporter 4 millions de tonnes d’hydrogène vert par an de l’Algérie vers l’Europe — soit environ 10 % de la demande européenne attendue d’ici 2040.
Ce couloir s’inscrit directement dans le plan REPowerEU de la Commission européenne, qui prévoit d’importer 10 millions de tonnes d’hydrogène renouvelable d’ici 2030 afin de réduire sa dépendance aux combustibles fossiles. Pour Alger, c’est une fenêtre de tir stratégique : les acheteurs européens cherchent activement des fournisseurs stables, et l’Algérie se trouve à portée de pipeline.
Ammoniac vert : le premier produit que l’Algérie pourrait exporter dès 2027
Avant même l’hydrogène pur, c’est l’ammoniac vert qui pourrait constituer le premier vecteur d’exportation rentable pour l’Algérie. Des données de GH2 indiquent que dans certains segments de ce marché, les coûts de production commencent à devenir inférieurs à ceux de l’ammoniac issu du gaz naturel. Pour un pays qui exporte déjà du gaz naturel vers les industries européennes des engrais et de l’agriculture, cette transition représente une évolution naturelle de la chaîne de valeur — et non une rupture.
Le vrai obstacle : les investisseurs attendent des contrats, pas des promesses
Les technologies d’électrolyse nécessaires à la production d’hydrogène vert sont aujourd’hui matures. Le vrai obstacle, selon Joe Williams, est d’ordre commercial et financier : les investisseurs exigent des contrats d’achat à long terme garantissant des revenus stables avant d’engager des capitaux significatifs.
L’Algérie devra donc sécuriser ces contrats en amont — avec des acheteurs européens ou des industries locales — et inscrire ses projets dans des chaînes de valeur bien définies. L’électricité renouvelable représentant entre 62 % et 70 % des coûts d’exploitation, les pays capables de la produire à bas coût seront les plus compétitifs. C’est précisément là que l’avantage solaire algérien prend toute sa valeur.
Au-delà du gaz : l’hydrogène vert comme levier de désindustrialisation ?
L’hydrogène vert, s’il est articulé à une politique industrielle volontariste, pourrait générer en Algérie des activités à haute valeur ajoutée : fabrication d’électrolyseurs, dessalement de l’eau, production d’ammoniac et d’engrais, services d’ingénierie spécialisés. Ce serait alors un levier de diversification économique réelle, et non une simple variante verte du modèle rentier actuel.
2027–2030 : la fenêtre de tir que l’Algérie ne peut pas rater
L’analyse de GH2 est sans ambiguïté : la fin des années 2020 marquera un tournant dans l’intégration de l’hydrogène vert au mix énergétique mondial. Pour l’Algérie, les prochaines années sont déterminantes.
Quatre atouts à faire valoir : ressources solaires et éoliennes abondantes, proximité avec l’Europe, expérience exportatrice, stratégie nationale jusqu’à 40 TWh.
Quatre défis à relever : réduire le coût de l’électricité renouvelable, sécuriser des contrats long terme, se doter d’un cadre réglementaire conforme aux standards internationaux, et enfin déployer les infrastructures d’exportation ou de transformation.
L’Algérie a le potentiel de passer du statut de fournisseur de gaz à celui de pilier de l’économie hydrogène en Méditerranée. Mais ce saut ne se fera pas par inertie — il exige des décisions rapides, des financements engagés et des partenariats solides, dans un marché mondial qui n’attendra pas.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le corridor SoutH2 ?
C’est un projet de pipeline annoncé en janvier 2025 pour transporter 4 millions de tonnes d’hydrogène vert par an de l’Algérie vers l’Europe.
Quand l’Algérie pourrait-elle exporter de l’hydrogène vert ?
La stratégie nationale cible 2040 pour atteindre 30 à 40 TWh d’exportation, avec l’ammoniac vert comme premier vecteur commercialisable avant cette date.
Pourquoi l’hydrogène algérien intéresse l’Europe ?
L’UE cherche à importer 10 millions de tonnes d’hydrogène renouvelable d’ici 2030 via le plan REPowerEU. L’Algérie est à portée de pipeline et dispose déjà de relations énergétiques établies.
