Dans un contexte énergétique international en pleine recomposition, marqué par les tensions géopolitiques et la quête urgente de nouvelles sources d’approvisionnement, un constat s’impose de plus en plus : tous les projets de gazoducs ne se valent pas.
Ainsi, certaines ambitions, largement mises en avant sur le plan politique et médiatique, voire à grand coup de propagande, peinent à résister à l’épreuve des réalités économiques et techniques.
Le TSGP un projet ancré dans le réel
C’est précisément ce qu’a souligné Jeff Porter, dirigeant de North Africa Risk Consulting, dans un entretien avec la plateforme « Attaqa », en se prononçant sur l’un des dossiers les plus sensibles du moment : la rivalité entre le projet algérien de gazoduc transsaharien (TSGP) et le projet du gazoduc Afrique-Atlantique (GAA) porté par le Maroc.
Selon Porter, l’avantage du gazoduc transsaharien n’est ni idéologique ni diplomatique, mais repose sur des fondations concrètes. Le tracé proposé est plus court, techniquement moins complexe, et surtout adossé à une infrastructure déjà existante. L’Algérie dispose en effet d’un réseau gazier opérationnel qui la relie directement à l’Europe, notamment via l’Italie et l’Espagne.
Ce point est loin d’être anodin. Dans un secteur où les investissements se chiffrent en milliards, partir d’une base déjà fonctionnelle réduit considérablement les coûts, les délais et les incertitudes. En clair, le projet algérien n’est pas une projection théorique : il s’inscrit dans une continuité industrielle tangible, ce qui le rend bien plus crédible aux yeux des investisseurs.
Le projet marocain face à ses contradictions
À l’inverse, le projet de gazoduc atlantique défendu par Rabat apparaît, dans cette analyse, comme un chantier autrement plus problématique. Long de plusieurs milliers de kilomètres et traversant un grand nombre de pays, il cumule les obstacles : complexité technique, multiplicité des cadres juridiques, risques politiques et coûts colossaux.
Difficile, dans ces conditions, de ne pas voir dans cette initiative une ambition davantage politique qu’économique. Car au-delà des annonces, les questions essentielles restent sans réponse claire : qui financera un projet aussi lourd ? Dans quels délais réalistes pourrait-il voir le jour ? Et surtout, quelle rentabilité peut-on espérer dans un marché devenu extrêmement exigeant ?
À force de s’étendre sur le papier, ce gazoduc marocain finit par ressembler à une promesse diluée dans sa propre démesure — un projet qui impressionne par son envergure, mais inquiète par son manque de faisabilité.
Une Europe plus pragmatique que jamais
Le timing joue également en faveur de l’Algérie. Après le choc de la dépendance au gaz russe et les nouvelles tensions au Moyen-Orient, l’Europe a profondément revu ses priorités. L’heure n’est plus aux projets spectaculaires mais incertains, mais à des solutions rapides, fiables et sécurisées.
Dans ce contexte, le gazoduc transsaharien répond bien mieux aux attentes : un itinéraire plus direct, des partenaires déjà établis, et une source d’approvisionnement identifiée. Autant d’éléments qui rassurent un marché désormais obsédé par la stabilité.
L’Algérie renforce sa position stratégique
Cette dynamique conforte la place de l’Algérie comme acteur énergétique clé en Méditerranée. Déjà reconnue comme fournisseur fiable, elle pourrait également devenir un hub de transit pour le gaz nigérian à destination de l’Europe. Ce double rôle — producteur et corridor énergétique — renforce considérablement son poids géopolitique. Il lui offre une capacité de négociation accrue face aux partenaires européens, tout en consolidant ses alliances avec des pays comme l’Italie ou l’Espagne.
Un contraste de plus en plus net
La comparaison entre les deux projets devient alors difficile à ignorer. D’un côté, une initiative algérienne structurée, appuyée sur des bases existantes et en phase avec les besoins du marché. De l’autre, un projet marocain qui accumule les inconnues, dépend fortement de facteurs externes et semble davantage relever d’un pari politique que d’un plan industriel maîtrisé.
Le problème pour Rabat n’est pas seulement la concurrence algérienne — c’est surtout la fragilité intrinsèque de son propre projet. Entre dépendance énergétique, coûts exorbitants et complexité diplomatique, le gazoduc atlantique apparaît comme une entreprise risquée, voire irréaliste à moyen terme.
Une conclusion sans ambiguïté
Au final, l’analyse de Jeff Porter est sans détour : dans la course au transport du gaz nigérian vers l’Europe, l’Algérie dispose aujourd’hui de l’option la plus crédible et la plus viable. Dans un marché où la crédibilité prime sur les effets d’annonce, le gazoduc transsaharien s’impose progressivement comme une évidence. Pendant ce temps, le projet marocain peine à dépasser le stade des intentions, plombé par ses propres contradictions. Autrement dit, entre un projet ancré dans le réel et un autre suspendu aux incertitudes, le choix des marchés pourrait bien être déjà fait.
