La major américaine ExxonMobil mise sur le gaz de schiste algérien pour son après-«Permien».
Ainsi et alors que ses gisements historiques de schiste américain arrivent à maturité, le géant texan a fait du sous-sol algérien la «pièce maîtresse» de sa stratégie de renouvellement des réserves.
Avec 7 000 milliards de m³ de gaz non conventionnel dormant sous le Sahara, l’Algérie représente pour Exxon le chaînon manquant entre la révolution du schiste américain et l’avenir énergétique mondial.
Le Permien US s’épuise, le Sahara prend le relais
Le constat est désormais admis dans les couloirs des majors pétrolières : le bassin permien, qui a porté la révolution du schiste américain et propulsé les États-Unis au rang de premier producteur mondial d’hydrocarbures, montre des signes d’essoufflement. Pour ExxonMobil, la question n’est plus de savoir s’il faut trouver un successeur, mais où?
La réponse a été livrée par John Ardill, vice-président en charge de l’exploration chez ExxonMobil, lors du forum de Houston sur l’énergie. Le dirigeant a explicitement placé « le potentiel gazier de l’Algérie, de la Grèce et de la Méditerranée orientale » au sommet des priorités du groupe — avec une mention particulière pour le gaz non conventionnel algérien.
7 000 milliards de m³ : le troisième plus grand gisement de schiste au monde
Les chiffres expliquent l’obsession américaine. L’Algérie est assise sur l’une des plus grandes réserves de gaz de schiste de la planète, estimée à 7 000 milliards de mètres cubes. Ce volume colossal place le pays dans le trio de tête mondial, aux côtés de la Chine et de l’Argentine, et largement devant les États-Unis eux-mêmes en termes de réserves techniquement récupérables.
Une fois valorisé, ce potentiel propulserait l’Algérie dans une nouvelle dimension géostratégique :
• Plus de 20 milliards de m³ supplémentaires de gaz naturel disponibles à l’export, selon les estimations livrées par ExxonMobil lors de la signature du protocole avec Sonatrach en mars 2024 ;
• Un statut consolidé de fournisseur stratégique de l’Europe, déjà en quête d’alternatives au gaz russe ;
• Un effet de levier financier majeur pour le budget de l’État algérien sur deux à trois décennies.
Ahnet et Gourara : les deux laboratoires du schiste algérien
Le mémorandum d’entente signé en 2024 entre ExxonMobil et Sonatrach porte sur deux bassins emblématiques du Sahara : Ahnet et Gourara. Ces deux zones, situées dans le sud-ouest algérien, concentrent à elles seules une part significative du potentiel non conventionnel du pays.
Pour Exxon, ces gisements représentent bien plus qu’un simple actif d’exploration. Ils constituent le terrain d’application directe du savoir-faire accumulé pendant deux décennies de fracturation hydraulique au Texas et au Nouveau-Mexique. La major américaine entend transposer en Algérie les techniques, la chaîne logistique et les standards opérationnels qui ont fait le succès du Permien.
Course Washington-Pékin : la Chine a pris l’avantage à Berkine
Mais ExxonMobil n’est pas seul sur le pas de tir. Le gaz de schiste algérien est devenu l’un des terrains de compétition les plus disputés entre les deux superpuissances énergétiques mondiales.
Si les Américains poursuivent leurs négociations pour transformer l’essai d’Ahnet-Gourara, les Chinois ont déjà pris une longueur d’avance. En juin de l’année dernière, Pékin s’est engagé concrètement dans un projet visant à confirmer le potentiel du bassin de Berkine, dans l’est saharien. Une initiative qui met la pression sur Exxon : la fenêtre d’opportunité pour sécuriser les meilleurs blocs algériens se rétrécit.
La doctrine Ardill : IA et data centers dopent la demande gazière
Pour justifier cet appétit pour le schiste algérien, John Ardill a livré une vision sans ambiguïté du marché à venir :
« L’exploration doit répondre à la demande énergétique mondiale croissante. La consommation d’énergie, notamment de pétrole et de gaz, a atteint des niveaux historiques et continue de progresser, parallèlement à la croissance démographique et au développement sociétal. Cette tendance est encore accélérée par l’essor de l’intelligence artificielle et la création de nouveaux centres de données. »
Cette analyse change radicalement la perspective : loin d’être une énergie en déclin, le gaz devient le carburant de la révolution numérique. Les data centers nécessaires à l’IA générative consomment déjà l’équivalent énergétique de pays entiers — et le gaz, plus propre que le charbon et plus pilotable que les renouvelables, s’impose comme la solution de transition privilégiée. Dans ce contexte, le schiste algérien prend une valeur stratégique inédite.
Le défi technologique et environnemental du schiste saharien
Exploiter le gaz de schiste en plein Sahara n’est pas une mince affaire. La fracturation hydraulique, technique reine du non-conventionnel, est gourmande en eau — une ressource rare dans les régions désertiques d’Ahnet et de Berkine. C’est précisément sur ce point que l’expertise d’ExxonMobil pourrait faire la différence : la major a développé ces dernières années des techniques de fracturation économes en eau, voire utilisant du CO₂ ou des fluides recyclés.
John Ardill résume la philosophie de son groupe : « les entreprises qui réussiront seront celles qui réunissent les meilleurs scientifiques, les technologies les plus performantes et des partenariats solides et durables entre les propriétaires de ressources et les investisseurs ». Une formule qui sonne comme un message direct à Sonatrach.
Vers un nouveau cycle gazier algérien à l’horizon 2030
Pour l’Algérie, l’enjeu dépasse largement la simple exploitation d’un gisement. Le développement du gaz de schiste représente un pari civilisationnel : maintenir le pays dans le club restreint des grandes puissances gazières mondiales pour les trois prochaines décennies, alors même que les gisements conventionnels d’Hassi R’Mel commencent à décliner.
Si l’équation technologique, environnementale et sociale parvient à être résolue, l’alliance Sonatrach-ExxonMobil pourrait déclencher un nouveau cycle gazier saharien susceptible de redessiner la carte énergétique mondiale à l’horizon 2030. La question reste de savoir lequel, des Américains ou des Chinois, signera en premier le contrat qui transformera ce potentiel en production réelle.
